"Français, c'est de l'Elysée que je vous parle." Cette voix, d'outre-tombe, qui a, l'autre semaine, réveillé de biens vieilles passions, c'est celle du maréchal Pétain. L'Elysée, il ne l'atteignit jamais. Mais un projet de discours daté d'août 1944 et exhumé dans le n° 63 du Bulletin de l'Amicale des services spéciaux prouverait que le Maréchal avait, à cette date, l'intention de gagner la capitale libérée, de se ranger du côté des Alliés et de prendre la tête d'un gouvernement de réconciliation nationale. Bref espoir : quelques jours plus tard, les Allemands l'exilaient à Sigmaringen.

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Il n'en fallut pas plus, cependant, pour que l'on s'agitât dans le Landerneau de la "vieille droite" ; vingt-quatre ans après, tout ce qui touche à Philippe Pétain reste brûlant. Sa "réhabilitation", le transfert de ses cendres à Douaumont, et même la récente démolition d'une aile de sa propriété de Villeneuve-Loubet, jugée trop vétuste, autant de thèmes qui mobilisent encore.

Unité nationale

La nouvelle "affaire" est pourtant étrange. Le texte explosif, tapé à la machine sur un papier pelure, fut subtilisé dans le bureau de Pétain par un huissier, membre à ses heures perdues d'un service de contre-espionnage. Le commandant Paul Paillole, chef de la Direction de la Sécurité militaire à Alger, où se trouvait le général de Gaulle, le transmit personnellement aux autorités compétentes. Il le confirme lui-même à L'Express : "Nous avons effectivement reçu ce document avec un des derniers courriers arrivés de France occupée. Elle nous était transmise par ce qu'on appelait les "Travaux ruraux", organisation dépendant du ministère de l'Agriculture, derrière laquelle se cachaient, en fait, les services secrets français clandestinement reconstitués après 1940. J'ai aussitôt retransmis ce texte à Jacques Soustelle, responsable de la D.g.s.s. (l'organisation de contre-espionnage gaulliste), et lui-même l'a fait parvenir au gouvernement provisoire."

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Cette initiative du Maréchal est-elle une révélation ? On savait, en fait, qu'après le succès du débarquement, toute une tendance du gouvernement de Vichy chercha à "retomber sur ses pieds" en prenant contact avec les Alliés. Pierre Laval, chef du gouvernement en août 1944, tenta, pour sa part, de former un gouvernement Edouard Herriot d'unité nationale. Le Maréchal songea à s'en aller "dans la nature", avec le dernier régiment qui lui restait, pour se soustraire aux Allemands. Il y eut même un début de négociations avec un maquis local.

Gouvernement provisoire

Mais la tentative la plus sérieuse fut celle dont se chargea l'amiral Gabriel Auphan : "Le Maréchal, nous déclare-t-il, s'estimait le chef légitime du pays et tenait beaucoup à cette légitimité. Il était donc prêt à s'effacer, mais à condition que le passage des pouvoirs se fît dans les règles et que garantie lui fût donnée qu'il n'y aurait pas de représailles. C'est sur cette base-là que je fus chargé de jeter un pont avec le gouvernement provisoire du général de Gaulle. C'est pourquoi, à mon avis, le texte qui vient d'être publié - et qui le fut déjà en 1961 - ne reflète pas l'état d'esprit réel du Maréchal à cette époque. Ce n'est qu'une initiative de certains membres de son entourage."

Dès lors, il est assez normal que les historiens eux-mêmes ne jugent pas de la même façon un épisode dont les implications politiques ne sont pas encore effacées. Grand spécialiste, l'historien Robert Aron nous confirme la thèse de l'amiral Auphan et ajoute : "Le chef de l'Etat français était à cette époque en dehors du coup et sa vision des événements n'était plus réaliste. Il ne prenait plus que des apparences de décisions. C'est pourquoi ce nouveau texte, au fond, ne change pas grand-chose."

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Mais comme le remarque M. Henri Amouroux, qui a étudié le Pétain intime, "cet irréalisme avait été encouragé par l'accueil apparemment enthousiaste que lui avait réservé Paris quelques semaines plus tôt. Il était convaincu que les Parisiens lui restaient, dans leur majorité, favorables."

Auteur d'un récent ouvrage sur la milice, M. Jacques Delperrie de Bayac est, lui, beaucoup plus sévère pour le signataire de l'armistice de 1940 : "En avril, nous dit-il, il faisait encore adopter des lois aggravant la répression contre les maquis. Mais, après août, il savait bien que tout, désormais, était fichu. Sa seule idée était donc de court-circuiter la Résistance, et peut-être aussi de Gaulle. Ses conseillers sentaient l'arrière-fond d'hostilité qui subsistait entre Russes et Américains et ils croyaient un peu trop tôt, pouvoir l'exploiter."

Guerre civile

Dans le projet de discours qui aurait dû normalement être prononcé dans une capitale tout juste sortie de l'insurrection, le Maréchal mettait sur le même plan ceux qui, "sensibles avant tout à la nécessité de faire sortir le pays de la dégénérescence intérieure", avaient choisi la collaboration, et ceux qui "ont fait taire toute considération devant celle de la guerre totale contre l'envahisseur, jusqu'à accepter l'alliance avec le communisme"·

Il croyait conjurer, par cet artifice, une guerre civile qu'il redoutait. L'exemple de la Grèce montre, au contraire, qu'une telle politique eût précipité un sanglant affrontement, à l'heure où les uns et les autres étaient en armes. Le général de Gaulle a pu, en revanche, conclure : "J'ai évincé les émissaires que Vichy m'avait envoyés... Et où est la guerre civile ?"