"Cela va bien pour cette année, mais cela ne pourra se renouveler l'année prochaine". C'est la réflexion, mélange de réalisme et d'amertume, de nombreux cadres des armées, en apprenant à quel niveau descendait le budget militaire pour 1969 : 17,82% du Budget de l'Etat, 4,08% du produit national brut. Depuis quarante-deux ans, jamais les dépenses de la Défense nationale n'avaient atteint un niveau aussi bas. "Je ne peux cacher, déclarait, la semaine dernière M. Pierre Messmer, ministre des Armées, que le Budget 1969 est très tendu, c'est-à-dire que nous ne pourrions pas encaisser des événements imprévus".

LIRE AUSSI CETTE SEMAINE-LÀ >> Nixon l'inconnu

Mais le gouvernement table, avec optimisme, sur une relative stabilité économique, permettant de contenir les coûts de fabrication des matériels. Il escompte surtout le maintien de la détente en Europe.

Cette double hypothèse ne fait pas, on s'en doute, l'unanimité du corps des officiers. Certes, les militaires savaient que le budget des Armées devait subir, comme ceux de tous les autres départements ministériels, le contrecoup de la crise de mai-juin. Il fallait notamment éponger l'augmentation des soldes des personnels de carrière et des personnels civils des industries d'armement.

Pince-sans-rire

L'amertume, d'ailleurs inégalement ressentie, vient de ce que cette austérité forcée coïncide avec les prémices de crise internationale résultant des événements de Tchécoslovaquie et de la pénétration spectaculaire de la flotte soviétique en Méditerranée. Était-ce bien le moment, demandent les atlantistes de l'armée française, de réduire aussi sensiblement les crédits de la défense ? Les marins voient reculer la date de mise en chantier du sous-marin atomique de chasse "Rubis", qui devait être le premier d'une série. On les prive aussi d'une réalisation de prestige, le projet "Mandragore", engin anti-engin, spécialement étudié pour les forces navales.

LIRE AUSSI CETTE SEMAINE-LÀ >> Le mauvais roman de Stefan Markovitch

Les aviateurs apprennent sans plaisir que la première commande des nouveaux intercepteurs FI, destinés à remplacer progressivement les Mirage III, sera amputée de dix unités. L'Armée de terre voit fondre les derniers espoirs qu'elle nourrissait sur l'accroissement des régiments-commandos de D.o.t. (Défense opérationnelle du territoire). Elle voit supprimer, d'un trait ironique de M. Messmer, cette unité originale qu'était l'escadron de chars amphibies stationné à Quiberon : "Cette unité, dit le ministre, pince-sans-rire, avait comme caractéristique d'être dotée de vieux matériels très disposés à couler si on les mettait à la mer". La force nucléaire stratégique elle-même voit tous ses programmes retardés de six mois.

L'essentiel, aux yeux du général Michel Fourquet, chef d'état-major des armées, est pourtant sauvegardé : la fabrication des sous-marins nucléaires lanceurs d'engins n'est pas remise en cause ; la fabrication des chars AMX 30 du corps de bataille se poursuivra à la cadence - lente - de treize unités par mois ; surtout, il n'est pas touché au programme d'armes atomiques tactiques destinées aux forces de manoeuvre terrestres.

Désastre

Le ministre des Armées repousse les arguments pessimistes de ceux qui, craignant une crise internationale, réclament le retour de la France dans l'Otan. L'occupation de la Tchécoslovaquie ? "Si préoccupante que soit cette question pour l'Europe occidentale, ce n'est pas une raison pour faire repasser l'armée française sous commandement américain". La flotte soviétique en Méditerranée ? "Elle a le droit d'y être. La règle, c'est la liberté de circulation sur mer et dans l'air. Si quelques personnages mettent sur la carte des drapeaux soviétiques à Mers el-Kébir, ils se trompent. Il n'y en a pas".

Le président de la commission de la Défense nationale, M. Alexandre Sanguinetti, qu'on connut, en d'autres temps, moins serein, tire de ce budget étriqué une conclusion inattendue : "L'insatisfaction des armées comme celle du Parlement sont de bons éléments. Permettez-moi de rappeler que chaque fois que l'Armée et le Parlement se sont montrés satisfaits de nos armées, nous avons abouti à un désastre".