Depuis un mois et demi, il n'y a pas une chaîne de télévision sur laquelle il n'a pas fait apparaître sa grande carcasse, ses vestes en tweed aux coudières cousues et sa moue théâtrale : Arnaud Montebourg croise le fer avec le porte-parole du gouvernement dans une soirée de grand débat sur France 2, Arnaud Montebourg se fait cajoler chez Pascal Praud avant de remercier l'animateur sur Twitter pour ses compliments sur son livre, L'Engagement, qu'il vient de publier... Il n'y a pas une émission de radio dans laquelle il n'a pas fait résonner son timbre de voix et sa diction si reconnaissables. Pas un site d'information sur lequel il n'a pas expliqué sa vision de la France et du monde en crise. Sans compter les multiples interviews dans la presse quotidienne régionale... Un grand chelem de promotion, autant pour son ouvrage que pour ses idées.
Au point que pour certains de ses nombreux amis, et de ses détracteurs - plus nombreux encore -, il ne fait plus de doute que l'ancien socialiste est sur le retour, avec la ferme intention de se présenter à la prochaine élection présidentielle. Il faut dire que le double candidat à la candidature suprême leur donne du grain à moudre : "Mon expérience d'entrepreneur, mon expérience d'avocat aussi, mon expérience de parlementaire, mon expérience ministérielle, qu'est-ce que j'en fais ? Quand le pays commence à s'affaisser, on ne peut pas rester chez soi à promener son chien. On peut s'intéresser à d'autres que soi. Je pense à notre pays", a-t-il déclaré sur le plateau du Média, après de multiples sorties du même acabit. Suffisamment explicite, se dit-on, surtout lorsque l'on connaît l'animal politique. Mais qu'en est-il vraiment ?
"Les gens m'ont peut-être oublié depuis le temps"
Quand Arnaud Montebourg, à la sortie de l'élection présidentielle 2017, s'est lancé dans le privé en montant notamment "Bleu Blanc Ruche", son entreprise de production de miel Made in France, on s'est dit qu'il dispersait lui-même le sable du désert qu'il comptait traverser... pour mieux revenir ! Qu'en ces temps de défiance envers les politiques professionnels, un tour dans la "vraie vie" comme on dit, pour se faire oublier, était une stratégie. S'il n'a probablement jamais mis cette option de côté, il ne l'a pas crié sur tous les toits. Quiconque a croisé Arnaud Montebourg après sa troisième place à la primaire de la gauche sait dans quel état d'amertume le chevalier blanc se trouvait, "pas loin d'être au fond du seau", confie l'un de ses anciens fidèles.
"Il est parti de dépit, de tristesse, de remise en question fondamentale, confirme un autre. Quand, comme lui, on a toujours dans la tête qu'on peut être le premier, on ne jette jamais vraiment ce talisman, mais à ce moment-là, il a vraiment voulu l'enfouir profondément." Sans doute l'actualité, inimaginable il y a encore un an, l'a-t-elle encouragé a accélérer sa résurrection. Combien relatent ce genre de coups de fil agacés devant les couacs sur les stocks de masques ou l'état de la production nationale de médicaments : "Rappelle-toi ce que je disais ! Si on m'avait écouté !". L'homme est touché dans son orgueil. Pas le plus mince de France.
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Ce qui ne l'affranchit pas des doutes. En avril dernier, pendant le premier confinement, Montebourg commence doucement à refaire parler de lui : une interview dans Le Figaro pour annoncer la fin de la mondialisation, une autre dans Libération pour dézinguer le Macron nouvelle cuvée, étatiste et protectionniste. De quoi titiller ses anciens soutiens. Dans la foulée, un après-midi, son téléphone sonne. Au bout du fil, le maire PS de Bourges et ancien frondeur Yann Galut, remonté comme une pendule : "Écoute Arnaud, il faut que tu sortes du bois ! Tu as porté le Made in France, tu as eu raison dix ans avant tout le monde !" Après une bonne demi-heure de monologue, devant la presque offre de service de l'élu local qui jurait ne jamais remettre les pieds sur la scène nationale, la réponse de l'ancien ministre de l'Économie l'étonnerait presque : "Tu es sûr ? Je ne sais pas. Les gens m'ont peut-être oublié..."
Un noyau dur
S'il n'a pas encore dévoilé d'ambitions présidentielles, d'autres le font pour lui. Arnaud Montebourg dispose encore d'un "noyau de fans absolus" plaisante l'un de ses plus dévoués, d'indéfectibles soutiens qui ne voient que lui capable de bousculer le duel Macron-Le Pen dans un an et demi. Il faut voir la sénatrice socialiste Laurence Rossignol s'épancher dans la presse pour le couvrir de louanges, à deux doigts de le messianiser, et l'encourager à se lancer. Il faut entendre ceux qui le suivent et le côtoient depuis plusieurs années vous glisser : "J'espère qu'il ira, moi je n'attends que ça, il n'y a que pour lui que je pourrai m'engager". Ou encore : "Je suis premier à lui dire 'Vas-y ! Vas-y !''
Il est étonnant d'apercevoir sur les réseaux sociaux des dizaines de personnes, comme le sénateur Rémi Cardon, continuer de porter en étendard à côté de leur nom les trois barres horizontales symboliques de la marinière et donc du "Projet France" que Montebourg défendait à la primaire de 2017. Comme un signe de ralliement, le vestige d'un passé qui ne demande qu'à ressurgir. "Il crée des adhésions, des adhérences, des allégeances", résume un cadre de sa campagne précédente, quand l'ami et député européen rallié à la France Insoumise Emmanuel Maurel parle de "ce goût amer d'être passé à côté qui laisse aux gens une vraie nostalgie".
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Pour autant, cet enthousiasme refréné devra encore patienter pour jaillir au grand jour. L'heure n'est pas venue pour Arnaud Montebourg de décider de la suite des évènements. L'offensive médiatique et politique actuelle n'est qu'une bande-annonce frénétique visant à déterminer si le public pourrait être au rendez-vous. "Pour le moment, il teste : il place ses propositions dans le débat public, regarde si les Français les entendent, et si elles font bouger les lignes, alors ça pourrait aller plus loin", résume un socialiste avec lequel Montebourg partage ses analyses du moment. Le grand brûlé des dix dernières années a suffisamment souffert de ses échecs successifs pour ne pas attaquer une élection présidentielle à la légère. Il ne laissera pas de côté cette vie de chef d'entreprise qu'il aime profondément pour un troisième gadin.
La partie ne débutera véritablement qu'à l'automne prochain, après les élections départementales et régionales, où le Bourguignon saura si, oui ou non, dans la fièvre sondagière qui brûlera alors, il apparaît comme le leader capable de fédérer davantage que ses concurrents à gauche. "Son pari, c'est que moins il sera impliqué dans les opérations en cours, dans cette conquête de l'Ouest où chacun est en train de pousser son chariot, mieux ce sera. Les prochaines échéances électorales seront un vrai moment de décantation des positions des uns et des autres", explique Paul Alliès, politologue proche de Montebourg et l'un de ses plus fervents supporters. En somme, Montebourg ne se lancera qu'en cas de plébiscite. Que si la victoire est réellement à porter de main.
Producteurs de tout le pays, unissez-vous !
Définitivement, ce qu'espère le quinquagénaire, c'est une rencontre de plein fouet avec les Français. Qu'à leurs yeux, il devienne une évidence pour incarner une troisième voie. Paradoxalement, celui qui a fondé en 2001 la Convention pour la VIe République nourrit des aspirations on ne peut plus gaullistes en cette période où les crises se superposent. Ne lui parlez plus de primaire, de parti socialiste, de partis politiques : "Il considère que les différentes formations dans le champ électoral sont essoufflées, qu'il y a dans le pays une vraie crise partidaire, et qu'il n'a pas à créer un parti politique de plus", renchérit Alliès. "Il ressemble un peu à une réplique de Macron dans le style bonapartiste, cette façon de vouloir attaquer, embrasser le pays tout entier", chuchote l'un de ses anciens lieutenants au PS, qui peine à suivre cette nouvelle stratégie.
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Car ne parlez pas non plus de "gauche" à Arnaud Montebourg : ce n'est plus elle qu'il aspirerait à rassembler derrière lui. Il voit plus grand, plus large : "Je suis pour la construction d'un compromis historique qui nous permette de sortir le pays de l'ornière, on ne le fera pas avec des positions univoques, il faut aller chercher la stéréo", assurait-il il y a quelques jours au Média. Le chantre de la démondialisation a dans l'espoir de séduire une large part du spectre électoral par un protectionnisme économique rassurant et la défense des intérêts du pays en matière industrielle. Son rêve : une grande alliance de ceux qui produisent, font tourner le pays, se sentent en danger face au libéralisme globalisant. "Sa volonté, c'est la ramification du petit patronat colbertiste et des ouvriers et salariés qui voient leurs entreprises fermer. Dans l'opinion, c'est quelque chose qui transcende les clivages politiques, qui fracture l'opinion publique", affirme l'un des théoriciens qui l'accompagnent.
Tant et si bien que dans sa petite équipe, on évoque davantage comme concurrents sur ce créneau un certain Xavier Bertrand - qu'il complimente publiquement - ou un Pierre de Villiers, qu'une Anne Hidalgo ou une Christiane Taubira. "Face à un Macron candidat de la droite financiarisée, l'espace politique pour Arnaud n'est pas un espace classique sur l'échiquier gauche-droite : il peut être comblé par Xavier Bertrand, Pierre de Villiers, Jean-Luc Mélenchon, susurre un soutien de très longue date installé dans ce fameux noyau dur. Soit il y a une multitude de candidatures qui le grignotent, soit Arnaud réussit à faire émerger un vrai mouvement autour de ça. C'est ambitieux, c'est du quitte ou double." L'espoir d'un "en même temps" qui succéderait à un autre.
"Le problème d'Arnaud c'est lui-même"... et Mélenchon
Même si l'hypothèse d'une candidature est aujourd'hui une question prématurée, Arnaud Montebourg a tout de même, et ce depuis trois ans, des têtes qui travaillent en partie pour lui et l'abreuvent de notes. Il entretient ses liens avec des intellectuels qu'il rencontre fréquemment, au premier rang desquels l'économiste Gaël Giraud, président d'honneur de l'Institut Rousseau, un think tank à la gauche de la gauche. Le tout complété par la multitude de relations nouées au gré de ses pérégrinations, notamment lors de son passage au ministère de l'Économie. "Il a un très gros réseau de hauts fonctionnaires, d'intellos, de chefs d'entreprise, de syndicalistes qui le nourrissent de notes ou d'échanges informels, souffle l'un de ses amis les plus proches. Mais si sa galaxie d'experts s'est étoffée, son réseau politique, lui, est encore assoupi." Les idées, le charisme, le sentiment d'être au bon endroit au bon moment... Montebourg a tout cela. Il doit désormais savoir comment les mettre en musique et en structure. D'après plusieurs sources, l'entrepreneur n'a pour le moment aucune idée de la façon dont il pourrait s'organiser. Certains assument même qu'il n'a aucune envie d'y penser. Seulement, et il le sait mieux que personne, une campagne demande des fonds, des signatures et des petites mains partout sur le territoire.
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Reste aussi que le futur semble semé d'embûches. Quid de Jean-Luc Mélenchon, qui marche sur les mêmes plates-bandes et dont l'envie d'aller au bout est indestructible ? "Mélenchon existe par le vide ailleurs. Si celui-ci est comblé par une solution alternative sérieuse, moins anxiogène, il va naturellement baisser", veut-on croire dans l'entourage de l'hypothétique candidat. "Arnaud est dans l'espace politique de Mélenchon mais avec du retard sur lui, analyse quant à lui Laurent Baumel, ancien lieutenant resté au PS dont il est désormais le secrétaire national aux Relations extérieures. Sa difficulté, c'est que si son positionnement se veut disruptif, je ne crois pas qu'il soit perçu comme un politique en dehors du système. Aux yeux des gens, ne reste-t-il pas, finalement, un ancien ministre socialiste ?"
Et puis, Montebourg reste Montebourg. Avec ses frasques, ses excès sémillants, son discours qui peut aller du brillant au caricatural en une fraction de seconde. Un compagnon de longue date présent dans l'organigramme de 2016, qui ne rate aucun de ses passages médiatiques, avoue s'être énervé devant son poste de radio après une récente interview sur France Inter : "J'ai failli l'appeler dans la seconde pour lui dire d'arrêter ses conneries insupportables, son laisser-aller fantasque. Qu'il reste sur ce qui fait sa force : sa profondeur d'analyse, sa capacité à entraîner. Vous vous souvenez quand il disait 'Le problème de Ségolène Royal c'est son compagnon' ? Eh bien le problème d'Arnaud Montebourg, c'est Arnaud Montebourg." Un autre fidèle parmi les fidèles, nous envoie un SMS : "S'il veut être candidat, qu'il me le prouve. Qu'il me démontre qu'il veut réellement, dans ses tripes, être le prochain président de la République et qu'il ne se laisse pas seulement porter par l'envie de ses soutiens." Pour Arnaud Montebourg, cela fait beaucoup de choses à régler, notamment avec lui-même, pour les six mois à venir. Mais qui mieux que lui est capable de surprendre son monde ?
