Qui, en 2022, ne revendique pas une prise de conscience écologique ? A gauche comme à droite, chez les libéraux comme chez les communistes, l'heure est au verdissement des esprits autant que des discours. Pourtant, le candidat écologiste, Yannick Jadot, n'a récolté que 4,63 petits pour cent à l'élection présidentielle. Là est un nouveau paradoxe français : les écologistes ne parviennent pas à transformer cette victoire culturelle en victoire politique dans les urnes.
Comble de cet échec, le libéral Emmanuel Macron peut même se payer le luxe de ripoliner en vert la façade de son nouveau quinquennat sans la moindre nécessité d'intégrer des écologistes dans son gouvernement. Pire encore pour Europe Ecologie-Les Verts (EELV), Jean-Luc Mélenchon leur a volé la vedette en matière d'écologie. Ainsi, en parlant de planification écologique tout au long de la campagne présidentielle, il est apparu comme tout aussi écologiste que Jadot, sinon plus. Et le 10 avril, la copie Mélenchon fut préférée à l'originale EELV. Un drame.
Les Verts français paient une double erreur. Leur manque de réalisme et de modernité, d'abord. En Finlande, les écologistes ont inscrit au coeur de leur manifeste que le nucléaire est une "énergie durable" et réclament de faciliter la législation en faveur des SMR, ces petits réacteurs nucléaires modulaires. Une décision, historique, votée par une écrasante majorité du conseil national du Vihreät De Gröna, le parti vert finnois. Dans l'Allemagne post-Merkel, les écologistes participent à une coalition de gouvernement aux côtés des socialistes et des libéraux, abandonnant leurs postures doctrinaires héritées de leur long passé contestataire pour s'afficher désormais comme un parti de gouvernement.
Autant de démarches à rebours des discours et des positionnements dogmatiques des élus et militants d'EELV, enchaînant les caricatures et, de fait, rabougrissant leur socle électoral. Les exemples sont légion : il y eut la polémique du Tour de France qualifié de "machiste et polluant" par le maire de Lyon Grégory Doucet, le sapin de Noël "mort" du maire de Bordeaux Pierre Hurmic ou encore l'avion qui n'a plus à être "un rêve d'enfant", dixit la maire de Poitiers Léonore Moncond'huy. "Je désespère de cette écologie de la polémique permanente... Le Tour de France, le sapin de Noël, tout cela nous a desservis et cela éloigne l'opinion", confiait le député écologiste, ex-LREM, Matthieu Orphelin à L'Express.
"L'écologie ne s'effacera pas"
Les écologistes français ont-ils perdu de vue leurs combats ? Pendant quarante ans, ils n'ont pas réussi à proposer de projet de société global sur la seule base de l'écologie, à l'inverse du socialisme ou du libéralisme avant eux. "Le partage des richesses ? L'impôt ? Le travail ? Quelle est notre plus-value sur ces sujets-là ? En quoi diffère-t-on d'un socialiste ou d'un Mélenchon ?", s'interroge un stratège. "On s'est dispersé. On n'a rien inventé, on picore et on s'adapte au fil des élections", admet-on chez EELV. Quant à l'imprégnation toujours plus grande de l'urgence climatique au sein de l'opinion - d'aucuns diraient que c'est d'ores et déjà une victoire culturelle -, elle n'a été rendue possible qu'à la faveur de multiples rapports du Giec, de catastrophes climatiques toujours plus nombreuses mais aussi de centaines de marches pour le climat qui ont rassemblé des milliers de personnes.
Les lourdes défaites, les coups de massue, provoquent parfois des réveils douloureux mais salutaires. Les écolos bleu-blanc-rouge semblent avoir oublié ce précepte politique. En décidant de se ranger derrière Jean-Luc Mélenchon et sa ligne de gauche radicale, les écologistes esquivent une fois de plus leur grand aggiornamento, leur "Bad Godesberg" vert.
Pourtant, ces derniers ont longtemps cru et défendu la nécessité de faire cavaliers seuls. Depuis les élections européennes pourtant, ils n'avaient eu de cesse de clamer leur autonomie à gauche. Aux élections municipales, l'affaire leur avait plutôt bien réussi. Exit les accords avec les socialistes, exit ce temps où ils se rangeaient derrière les roses. L'heure des écologistes avait sonné. Le secrétaire national Julien Bayou le disait en ces mots : "J'ai été élu à la tête d'EELV avec un mandat : celui d'organiser des primaires pour qu'il y ait un candidat écologiste à la présidentielle. Il y aura donc un bulletin écolo en 2022. L'écologie ne s'effacera pas."
"On est tous de joyeux islamo-gauchistes !"
Mais avec une dette qui menaçait son existence et un Jean-Luc Mélenchon ayant capté une très grande partie de son électorat, EELV ne peut plus s'offrir le luxe de l'indépendance. "On ne peut pas se permettre cinq années de plus sans députés", justifiait Bayou pendant les négociations de la Nupes. Apogée de la dispersion, ceux qui balayaient d'un revers de main depuis septembre 2021 l'union à gauche ont rapidement remis leur destin entre les mains de Jean-Luc Mélenchon. Les mêmes qui qualifiaient de "capitulation" le non-alignement des Insoumis sur la guerre en Ukraine en avril ; les mêmes qui tançaient sa critique sévère de l'Europe et sa volonté, assumée, de désobéir aux règles communes à l'Union.
Sur le fond, et mis à part la verticalité de Jean-Luc Mélenchon, l'alliance a tout pour plaire aux écologistes. "On n'est pas non plus mal à l'aise, confie une éminence grise du parti. Il y a des lignes de convergence, écologique bien sûr, mais aussi sur le sociétal." Et le même de renchérir, plein d'ironie : "On est tous de joyeux islamo-gauchistes !" Force est de constater qu'au sein de la Nupes, le facteur différenciant entre les forces qui la composent se fait moins sur la question de l'universalisme que sur le nucléaire (entre communistes et écolos), l'Europe (entre écolos, socialistes et insoumis) ou encore la sécurité.
Sociologiquement, le rapprochement apparaît tout aussi logique. L'électorat écologiste de ces dernières années, même s'il a pu voter Emmanuel Macron en 2017, diffère de moins en moins de celui de Jean-Luc Mélenchon. "Il y a deux profils de sympathisants écologistes : les anciens, très militants, attachés à l'autonomie de l'appareil et donc plutôt opposés à la Nupes ; et de plus jeunes, qui ont voté Mélenchon plutôt que Jadot sans doute, à la logique intersectionnelle et favorables à la Nupes", explique un cadre écologiste.
"Personne n'est dupe"
Longtemps, l'écologie politique française a intégré en son sein de multiples identités qui avaient d'autres luttes chevillées au corps que celle contre le réchauffement climatique. Dans les années 1990, on comptait un grand nombre de défenseurs de la cause palestinienne. Trente ans plus tard, c'est Alice Coffin qui brandit le féminisme contemporain, n'affirmant pas suffisamment fort aux yeux de certains à EELV qu'elle est une écologiste. "Elle est venue porter ce sujet car il y avait de la lumière chez nous", cingle un de ses contempteurs. EELV fut un terreau fertile de luttes diverses et variées pendant de longues années mais, en 2022, La France insoumise la surpasse en la matière.
Cet attelage de circonstances entre écologistes et insoumis, qui suppose l'effacement des premiers, peut-il tenir dans la durée ? L'électorat du bloc de gauche y compte bien mais, de l'aveu d'un insoumis, "personne n'est dupe". Car les écologistes ont un plan en tête, inavouable en pleine campagne législative. Plutôt que de fracture, certaines huiles vertes préfèrent parler de "distinction" qui devrait s'opérer à l'aube des européennes de 2024. L'un en est convaincu : "Il sera difficile d'avoir une liste commune rassemblant des souverainistes et des Européens. Ça fonctionne aujourd'hui parce qu'on ne parle pas d'Europe pendant les législatives mais ce sont deux récits alternatifs qui se confronteront dans deux ans." Contacté sur l'avenir de l'écologie politique française au sein d'une Nupes et dans le sillage de Mélenchon, Julien Bayou se contente d'un message sibyllin : "C'est fluide, c'est le temps de la campagne et on voit ensuite. Il ne faut pas trop faire de plans sur la comète, ni dans un sens ni dans un autre."
