Le 19 novembre 2005, la fête, jet-set, bat son plein dans le XVIe arrondissement de Paris.

A 200 kilomètres de là, le PS se déchire autour de la synthèse du congrès du Mans. «Mais le candidat socialiste pour l'Elysée, le voilà!» s'esclaffe Jacques Séguéla, verre en main, en attrapant par le cou, affectueux, un Bernard Kouchner hilare. Dix-huit mois plus tard, le publicitaire ralliera Nicolas Sarkozy au second tour, peu avant que l' «espoir» socialiste ne devienne son ministre des Affaires étrangères...

Il est trop simple de ne voir derrière le populaire French doctor qu'un simple «traître». En quarante ans de baroud, l'aventurier de l'humanitaire, du droit d'ingérence et de la politique a multiplié les coups. Coups médiatiques, coups de gueule, coups de c?ur... Son art, c'est la flibuste, et c'est moins un Talleyrand qu'un Surcouf qui s'amarre au Quai d'Orsay.

Mi-décembre 1990.

Dans le train entre Moscou et Kiev, en route pour le site de Tchernobyl. Près du samovar qui trône au fond de la voiture de la délégation française, en tee-shirt et caleçon assortis, Bernard Kouchner, légèrement gris, esquisse une valse avec l'imposante babouchka en faction, partagée entre effarement et ravissement.

Mai 1991.

Un avion affrété par l'Action humanitaire de la France, mais loué à la présidence gabonaise, vole vers Addis-Abeba, capitale d'une Ethiopie qui vient de s'affranchir dans le sang de la dictature du Négus rouge, Mengistu Hailé Mariam. Entre les trois rangées de sièges préservées et les palettes de vivres, une poignée de journalistes font cercle à même le sol autour de «BK»: quelques jours plus tard, celui-ci sera l'invité de L'Heure de vérité, sur Antenne 2, et il s'agit de répéter la joute télévisée. «Allez-y, les gars, ne m'épargnez pas! Poussez-moi dans mes retranchements.» Tout y passe: véhémence, indignation, crudité du verbe, cabotinage, traits d'ironie lâchés sur un ton doucereux... Ainsi rodé, Kouchner resservira à l'écran des harangues identiques, au mot et au soupir près, à ses saillies célestes.

Juillet 1994.

Le génocide rwandais pétrifie le monde et taraude les consciences. Bernard Kouchner embarque à Nairobi (Kenya) dans l'avion d'Air France pour Roissy. Il feuillette L'Express, qui publie cette semaine-là un entretien avec Rony Brauman, ancien président de Médecins sans frontières (MSF), et apostrophe un grand reporter du journal présent dans l'avion: «Vous nous faites chier avec Brauman. Dis donc, tu devrais dire à ton journal que j'existe, moi aussi!»

Juillet 1999-janvier 2001.

Bernard Kouchner est haut représentant de l'ONU au Kosovo. Quand il veut hâter la reconstruction des maisons d'Albanais du Kosovo, les palinodies de l'ONU l'exaspèrent. Il mobilise des partenaires français et japonais et distribue aux déplacés de l'argent liquide. «Il s'est mis tout le monde à dos, confie une ancienne collaboratrice, mais on a gagné des mois.» La bravoure un rien bravache et le courage physique de l'intéressé sont indéniables. Un jour, il décrète qu'il faut fêter le Nouvel An sur le pont de Mitrovica, ville kosovare déchirée entre Serbes et Albanais. Policiers et militaires tentent de l'en dissuader, la rumeur prédit un attentat à la bombe contre son convoi. Mais lui n'en a cure: «Si l'on n'est pas capable de convaincre Serbes et Albanais de se serrer la main ce jour-là, lance-t-il, que fait-on ici?»

Octobre 2000.

En entretien avec un journaliste de L'Express, Kouchner est interrompu par un conseiller: il doit accueillir une délégations d'écolières albanaises. Colère: «On ne m'a rien dit. J'ai pas que ça à faire. Mon temps est précieux. Renvoyez-les, débrouillez-vous!» Le conseiller insiste. Kouchner hurle, mais consent à ce qu'on les laisse entrer. D'un coup, il se métamorphose, écoute gentiment le compliment des enfants, délivre quelques paroles en souriant, distribue des chocolats: «Au revoir, mes chéries.» Il embrasse chacune d'elles. Plus tard, lors du déjeuner au mess de la Minuk, la mission des Nations unies au Kosovo, il passe l'heure à geindre sur la modicité du traitement que lui verse l'ONU. Et raconte le temps passé au téléphone avec New York pour le voir revalorisé...

«Il est de ceux qui ont un train de vie à préserver, au risque pour cela d'oublier certaines des valeurs qu'ils professent», confia un jour Noël Mamère... Bernard Kouchner, député européen, avait inscrit comme résidence principale sa demeure corse pour bénéficier d'une indemnité plus cossue, le calcul étant effectué en fonction de la distance avec Bruxelles... «Je dois croûter», évoque-t-il sans fard quand il négocie une pige audiovisuelle... Cet homme qui peut, paraît-il, épuiser a cappella le répertoire de Léo Ferré, de Jacques Brel ou de Georges Brassens sait aussi courir le cachet. Il semble ainsi s'être ingénié à brouiller son image, comme avec cette étrange mission pour Total au Myanmar (ex-Birmanie), en mars 2003, ou avec ces rapports commandés par des potentats africains, notamment dans le domaine de la santé. En mars 2006, Denis Sassou-N'guesso, président de l'Union africaine, lui commande une étude sur la grippe aviaire (1).

Mai 2007.

«S'il m'appelle demain, j'accours, confesse une ancienne collaboratrice. A Pristina, on le surnommait la Locomotive. Il va de l'avant, enfonce les murailles, et, surtout, il a la foi. Son accession au Quai est bien sûr une revanche. Reste à savoir ce qu'il en fera.» Peut-être un formidable outil diplomatique: «Je ne compte pas sur les juristes pour changer le monde, je compte sur le monde pour changer les juristes, expliquait-t-il au Kosovo. Le xxe siècle est le siècle de l'ingérence: depuis 1988, 250 résolutions des Nations unies concernent ce droit.» Peut-être, simplement, un tremplin pour son ambition, lui qui refusa d'appeler son fils «David Kouchner», «parce qu'il ne sera jamais président de la République avec un nom pareil»... Peut-être, simplement, fera-t-il rimer ouverture avec aventure. En octobre 2003, ainsi philosophait-il sur son avenir: «Il va m'arriver quelque chose. Il m'est toujours arrivé quelque chose, jamais ce que j'attendais...»