Vous avez été le premier chef du gouvernement du second mandat de Jacques Chirac. Pour un président, on pourrait croire qu'une réélection est une chance, en raison de l'expérience acquise. Mais n'est-ce pas un piège, en raison de l'usure accumulée ?
Contrairement à 2002, le vote du premier tour en 2022 n'a pas été perçu comme un tremblement de terre. Et c'est dans l'entre-deux-tours que le pays a mesuré que l'extrémisme était aux portes du pouvoir. Je me souviens de la réaction bouleversée de Jacques Chirac il y a vingt ans ; j'ai aujourd'hui la même. La perspective de la victoire de l'extrémisme en France est non seulement possible, mais elle est probable demain, elle est inscrite dans la dérive de ces dernières années. L'état d'esprit d'Emmanuel Macron doit donc être d'empêcher cette fracture de notre histoire. C'est pourquoi il se retrouve face à un mandat de mission : éviter au pays la folie de la haine.
Cela suppose de construire un changement qui permette un retour de la politique dans notre débat quotidien. Quand la violence avance, c'est que la politique a reculé. Partout dans le monde, les frontières réapparaissent et notre modèle démocratique est au pied du mur, il faut le réformer pour en chasser la violence. Au fond, le message adressé à Emmanuel Macron et au système actuel, à l'aube de ce nouveau mandat, est celui-ci : la continuité, c'est l'échec.
Cela signifie-t-il qu'Emmanuel Macron ne peut être à la hauteur de l'Histoire que s'il oublie d'être Emmanuel Macron ?
Macron II sera différent de Macron I. Il doit être autant mobilisé sur la politique que sur l'économie. Son projet pourrait être celui d'une "Ve République augmentée" : il faut recréer du débat au sein de la politique pour éviter les combats de rue. C'est le devoir du président. Et ensuite, à chacun sa mission : pour la droite, limiter l'extrême droite, pour la gauche, limiter l'extrême gauche.
Emmanuel Macron a annoncé son intention d'installer une convention transpartisane pour rénover les institutions. Quelles seraient, selon vous, les pistes et la méthode à privilégier ?
La réorganisation de la vie partisane est une nécessité. Travaillons à la restructuration de forces dans un esprit qui rende possible la coalition, car à n'en pas douter, il faut préférer les coalitions aux fusions. Le gouvernement de la France doit s'inspirer du modèle coopératif allemand.
Seconde obligation : le retour de la puissance parlementaire. L'Assemblée nationale doit avoir une élection indépendante de l'élection présidentielle, comme c'était le cas à l'origine de la Ve République. Cela veut dire soit que l'on réduit la durée du mandat de député à quatre ans, soit, et cela a ma préférence, qu'on organise l'équivalent d'élections de mi-mandat, comme aux Etats-Unis.
Et ne nous contentons pas de cela : je suis favorable à une exception pour les maires sur le délicat sujet du cumul des mandats. Oui, les maires doivent être présents au Parlement, la République ne peut pas se passer de leur expérience. Il est impensable que le mandat le plus populaire ne soit pas présent là où on vote les lois, et il me paraît en outre très dangereux pour l'unité du pays d'opposer sans cesse élus nationaux et élus locaux.
La Constitution interdit désormais de réaliser plus de deux mandats présidentiels consécutifs. Sans cela, Jacques Chirac a dû faire face à la montée en puissance de Nicolas Sarkozy. Emmanuel Macron risque-t-il de voir son autorité vite défiée ?
Son désintéressement personnel à l'élection de 2027 peut lui donner une autorité qui sera utile aux acteurs de la vie nationale. C'est une première dans la Ve République de pouvoir faire preuve de ce désintéressement. Au moins dans la première partie du mandat, le président aura des cartes dans son jeu. Depuis l'expérience Sarkozy-Fillon, tout le monde est convaincu qu'il faut deux Premiers ministres dans un quinquennat, car le président doit être le seul responsable de l'ensemble de son mandat et un bilan ne se partage pas.
Il y aura donc deux phases : celle de la post-élection, avec la mise en oeuvre du projet ; puis celle de la préparation des échéances suivantes. Le premier Premier ministre doit mettre en place les nouvelles règles du jeu démocratique, car attendre me paraît risqué, d'autant que le sujet de la réforme institutionnelle a peu existé dans la campagne.
Emmanuel Macron a vu pendant son premier quinquennat que même instaurer une dose de proportionnelle n'est pas si facile. Il ne faut donc pas perdre de temps. Je ne suis pas sûr qu'une nouvelle commission soit nécessaire, dans la mesure où le Parlement est équipé pour proposer un projet, et où le Sénat aurait ainsi l'occasion de sortir de son impasse. Cette méthode permettrait d'éviter que la compétition pour la succession en 2027 ne démarre dès à présent.
Quelles leçons Emmanuel Macron vous semble-t-il avoir tirées de son premier mandat ?
L'objectif du président de la République doit être l'apaisement. Sa mission me semble être de créer les conditions d'un débat démocratique qui devra se conclure en 2027 par l'élection d'un authentique républicain. On sort de la problématique personnelle de son premier mandat - Emmanuel Macron avait besoin d'un succès personnel pour être réélu - et on arrive à a question de l'intérêt général, qui sera au coeur de son second quinquennat : éviter au pays une épreuve populiste. C'est une chance d'avoir un mandat dont le projet n'est pas la réélection. Cela ne veut surtout pas dire une indifférence à l'avenir.
"Le parcours d'Emmanuel Macron a été trop rapide pour être vraiment collectif", écrivez-vous dans Choisir un chef (Michel Lafon). Comment éviter qu'un second quinquennat ne fasse qu'aggraver ce tropisme, comme c'est souvent le cas ?
J'espère qu'il lira bien l'histoire de son premier mandat : le président est trop exposé et insuffisamment protégé. Il le serait davantage par le Parlement, la décentralisation, l'organisation de débats sociaux structurés et de puissants relais politiques. Il faut réintroduire du débat collectif dans notre société. C'est aussi la responsabilité historique d'Emmanuel Macron de mettre fin à une excessive présidentialisation du régime dans laquelle, comme ses prédécesseurs, il a pu donner le sentiment de se complaire. Dès lors qu'il s'est engagé à faire de la rénovation démocratique une priorité, il doit changer la pratique du pouvoir : plus de lieux de délibération, plus grande sélectivité de ses arbitrages.
En 2017, Emmanuel Macron a dû créer en quelques mois un personnage historique, et le paramètre personnel était déterminant : il n'avait aucune histoire avec le pays. Les circonstances ont été particulièrement difficiles, mais s'il restait aujourd'hui dans cette surexposition personnelle, il rencontrerait vite de grosses difficultés, je le crois, je le crains. Il a désormais tout en main : l'expérience, le talent, la connaissance des Français. Son mandat sera réussi si sa succession l'est aussi. Et son action intérieure peut rejoindre le combat, international celui-là, qui l'attend, celui pour l'avenir des démocraties. C'est une cause qu'il faut défendre aujourd'hui, tant elle est ballottée entre l'impuissance publique et le populisme, et contestée par les régimes autoritaires.
