On ne l'a pas suffisamment salué : avec l'invasion de l'Ukraine, l'Union européenne est apparue pour la première fois de son histoire comme une puissance politique de premier rang. Les Vingt-Sept ont été capables en quelques semaines d'organiser des livraisons massives d'armes et de matériel à Kiev, d'adopter huit paquets de sanctions économiques et financières particulièrement sévères à l'encontre de la Russie et d'ouvrir des discussions significatives par la voix de Macron, Scholz, et Draghi le 16 juin dernier sur le statut de candidat immédiat de l'Ukraine à l'adhésion européenne.
L'image est belle, celle d'une Europe unie, solide et sur le front. Autant dire que, voir quelques mois plus tard cette remarquable dynamique céder la place à une locomotive franco-allemande en panne est non seulement un choc, mais une source d'inquiétude majeure. Jadis élément central de la construction européenne, voici son moteur quasiment à l'arrêt. Depuis quelques semaines, les sujets de dissensions entre les deux pays se focalisent sur deux thématiques : l'énergie et la défense.
Energie et défense, les deux points d'achoppement
Côté énergie, le plafonnement du prix du gaz, promu notamment par la France, est considéré outre-Rhin comme une mesure inefficace et même dangereuse. A l'inverse, les 200 milliards d'euros d'aides accordés par le gouvernement fédéral aux entreprises allemandes pour combler l'augmentation du prix de l'énergie constituent une réelle distorsion de concurrence.
Côté défense, alors que la guerre est aux portes de l'Europe, l'Allemagne annonce la mise en place d'un bouclier antimissile de conception davantage américaine qu'européenne, montrant que son avenir défensif se dessine davantage avec l'Otan qu'avec l'UE. En faisant cavalier seul sur la question de l'énergie, l'Allemagne feint d'oublier la place centrale qu'occupait cette question aux origines de la construction européenne. En choisissant d'investir massivement pour sa défense - ce qui est historique - mais avec une approche non européenne, elle envoie de fait deux signaux contradictoires. C'est une source nouvelle d'inquiétude et d'instabilité pour notre continent. Et une alerte majeure pour la France.
La France doit être à l'initiative
Certes, ce n'est pas la première fois que le couple franco-allemand connaît des difficultés. Sarkozy à ses débuts avait "oublié" de prévenir Merkel lorsqu'il lança sa malencontreuse "Union de la Méditerranée" avant d'en rabattre sous le regard gêné de ses nouveaux amis. Hollande agaça singulièrement la chancelière avec ses augmentations d'impôts, tandis qu'elle-même prit tout le monde de court sur les migrants syriens et l'arrêt du nucléaire. Mais depuis 1963, l'axe Berlin-Paris quelles qu'aient pu être nos divergences a toujours tenu lieu de priorité absolue et non négociable, s'imposant aux acteurs économiques de nos deux pays, comme aux autres Etats membres de l'Union européenne. Or pour la première fois, l'Allemagne semble décidée à faire prévaloir sans nuance ses intérêts économiques propres. Berlin explique que la crise énergétique menace ses intérêts stratégiques, et que la France ne fait plus aucun effort sur le plan budgétaire créant une distorsion irrattrapable. Le tout sur fond de sentiments nationalistes qui rappellent aux plus férus d'histoire le (mauvais) vieux temps...
Cette dégradation brutale commande de réagir vite et fort. D'abord par un grand discours au Bundestag à l'occasion duquel le président français rappellerait avec la dramaturgie qui s'impose les trois dates clefs : 1870, 1914, 1940. Histoire d'être bien sûr que personne n'a la mémoire qui flanche. Ensuite, il nous faut donner des gages. S'engager à faire d'urgence les réformes structurelles et la réduction des dépenses publiques que l'Allemagne attend de nous. Troquer cet effort avec un recentrage des projets allemands en matière de défense sur une stratégie qui fasse du pilier franco-allemand la priorité absolue, à l'image de ce que nous avons su faire pour Airbus. Et enfin, remettre sur la table la question énergétique : partager nos convictions sur le nucléaire, et développer ensemble le renouvelable. L'histoire qui est en train de s'écrire depuis ces dernières semaines porte de bien mauvaises ondes. C'est à la France d'être à l'initiative pour en modifier le cours avant que de trop néfastes habitudes soient prises et que les dirigeants d'aujourd'hui des deux côtés du Rhin n'en portent pour l'avenir une lourde responsabilité.
