© Mousse/MAXPPP - Messe en hommage à Henri d'Orléans, comte de Paris, à l'Église Saint-Germain-l'Auxerrois de Paris, en présence du Comte de Paris, le prince Jean d'Orléans.
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ÉPISODE 1 : Où l'on découvre Jean, le nouveau prétendant orléaniste au trône, lors des funérailles de son père, le comte de Paris, mort un 21 janvier, comme un certain Louis XVI...

Dans un froid brouillard d'hiver, de fugaces baisemains et de délicates mantilles de dentelle noire dessinent une scénographie d'un autre temps. Le 2 février 2019, à 15 heures précises, s'ouvre devant une poignée d'invités triés sur le volet "la messe de requiem de Mgr le Comte de Paris, chef de la maison de France", selon l'appellation officielle. Comme le veut la tradition, les obsèques se déroulent à la lumière des grandes fenêtres ogivales de la chapelle royale de Dreux, un édifice néogothique transformé par le dernier "roi des Français", Louis-Philippe, en nécropole des princes et princesses de sa famille, les Orléans.

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Dans l'assistance, la densité de têtes couronnées au mètre carré affole les statistiques. Au hasard : Albert Ier de Monaco, la reine Sophie d'Espagne, l'impératrice Farah d'Iran, le grand-duc Georges de Russie, ou encore le prince héritier du Maroc. Placé à quelques mètres du catafalque, l'inévitable Stéphane Bern semble connaître tout le monde et volerait presque la vedette à cet aréopage prestigieux. La température est frigorifique. Si l'expression ne paraissait à ce point inappropriée dans une assemblée où foisonnent les patronymes à particules, on serait tenté de parler d'un froid de gueux.

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Prétendant au trône

Au moment où les officiants remontent l'allée centrale, s'élèvent les premiers chants entonnés par la maîtrise de Notre-Dame de Versailles, accompagnée des grandes orgues. Aube blanche, phrasé onctueux, Mgr Rey entame une homélie de haute tenue. "Nous sommes sur cette terre tout autant des passeurs que des passants", énonce le très conservateur et très brillant évêque de Fréjus-Toulon, un proche de la famille. Le précepte vaut particulièrement pour cette dynastie à nulle autre pareille. Dame ! Tout le monde ne peut s'enorgueillir de compter dans sa généalogie la bagatelle de 39 rois de France, sans oublier une palanquée de monarques dispersée dans toutes les cours d'Europe ou presque. En tout, pas moins de 416 souverains et 4 empereurs, dont quelques-uns en exercice.

Au premier rang se tient Jean d'Orléans, 53 ans, taille haute, cheveux grisonnants, regard bleu vif. Depuis sa plus tendre enfance, l'homme sait qu'il sera un jour appelé à devenir le prétendant au trône, avec le titre honorifique de "comte de Paris", réservé au chef de famille du moment. Ce jour est arrivé. Sans doute songe-t-il en cet instant à ses deux modèles. Saint-Louis, dont la piété a toujours inspiré ce fervent chrétien capable de réciter le Notre Père en latin. Et Henri IV, souverain populaire qui réussit en son temps à réconcilier un pays divisé.

À sa droite, sa femme, Philomena ; de l'autre côté de l'allée centrale, sa mère, née Marie-Thérèse de Wurtemberg. Mais c'est sa soeur Blanche que l'on remarque le plus. Handicapée mentale, elle multiplie les mouvements saccadés de la tête et du corps.

People attend the funerals of Henri of Orleans, count of Paris and duke of France, at the Saint-Louis Royal Chapel in Dreux, northern France, on February 2, 2019. - Prince Henri of Orleans, Orleanist claimant to the French throne, died aged 85 on January 21, 2019. (Photo by CHARLY TRIBALLEAU / AFP)

Funérailles du Prince Henri d'Orléans dans la chapelle Saint Louis Royal de Dreux, le 2 Février 2019.

© / CHARLY TRIBALLEAU / AFP

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Un an plus tôt, ce sont les funérailles d'un autre membre de la fratrie que l'on célébrait ici même : François, souffrant de la même infirmité que sa soeur, et dont Jean s'est beaucoup occupé. "Je suis heureux d'avoir eu François pour frère et Blanche pour soeur, dit-il. À leur contact, on s'oublie un peu soi-même, et cela fait du bien. Ils nous aident à sortir de nos égoïsmes." Nulle consanguinité, ici, contrairement à ce que susurrent de mauvaises langues républicaines : tous deux ont été les victimes indirectes de la toxoplasmose contractée par leur mère pendant ses grossesses. Singulier destin, décidément, que celui d'une lignée où la puissance la plus démesurée se mêle à la plus extrême fragilité.

Si incroyable que cela puisse paraître, il aura fallu de surcroît que le comte décède un 21 janvier, soit le même jour que Louis XVI. Ce matin-là, Henri s'apprêtait précisément à se rendre à la messe anniversaire du roi décapité quand il s'est senti mal. Prévenant, il a adressé un texto pour annoncer son absence avant de se recoucher. Il ne s'est jamais relevé et se serait éteint "apaisé", selon ses proches. L'homme, dit-on, a toujours été marqué par l'attitude de son ancêtre direct Philippe Egalité, qui avait voté la mort de son cousin avant de finir à son tour sur l'échafaud.

En 2015, Henri a même rédigé une prière sur ce thème, qu'il a lue lors de la cérémonie que le petit milieu monarchiste célèbre chaque 21 janvier en l'église Saint-Germain-l'Auxerrois de Paris. Son message principal tenait en une prescription, aussi simple à énoncer que difficile à appliquer : "Il faut assumer l'Histoire tout entière." En 2019, on ne s'entre-tue plus dans la famille Orléans, mais les inimitiés et les ressentiments n'ont pas disparu, loin de là. D'où, sans doute, cette exhortation de Mgr Rey : "La mort permet, dans un travail de deuil, de comprendre le défunt, de revivre sa vie, de s'avouer notre reconnaissance, peut-être aussi de se pardonner mutuellement à distance." Une invite qui semblait s'adresser particulièrement à Jean.

ÉPISODE 2 : Où l'on se rend compte que, depuis sa naissance, Jean, l'héritier des rois de France, a toujours cru mener la vie d'un citoyen ordinaire. Sans jamais y parvenir

Peut-on mener une vie normale quand les hasards de la destinée vous ont désigné comme le prétendant au trône de France ? "Mais oui !" assure Jean d'Orléans, avec, au choix, une touchante naïveté ou une confondante absence de lucidité. Car la réponse est évidemment non. De fait, l'existence d'un Orléans est "extraordinaire", au sens premier du terme, et cela commence dès le baptême. Le jour de la cérémonie, on frotte les lèvres du royal marmot avec une gousse d'ail et quelques gouttes de jurançon, un vin doux béarnais.

Une tradition venue d'Henri IV et supposée instruire le bambin. En substance : la vie est faite autant d'amertume que de douceur !

Cela continue pendant l'enfance. Certes, le jeune Jean vit quelques années ("heureuses", dit-il) dans un village de Haute-Savoie où il côtoie des gamins ordinaires, joue au foot et conduit même des tracteurs. Mais, à l'école, tout change : ce pays dont on lui décrit la géographie, il le dirigera peut-être un jour. Ces rois dont on lui raconte les hauts faits, ce sont ses ancêtres ! Et d'ailleurs, pas question pour lui d'user ses fonds de culotte sur les bancs de la communale. Direction, Passy-Buzenval, à Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine), un collège tenu par les Frères des écoles chrétiennes.

Consultant dans de grands cabinets de conseil

Cela se poursuit avec les études supérieures. "Par plaisir", assure-t-il, le jeune homme opte pour une maîtrise de philosophie politique et pour un MBA de gestion des entreprises à Los Angeles. "Par devoir", il complète son cursus avec une spécialité en droit des relations internationales.

Cela se traduit dans la vie de tous les jours. Jean ne dédaigne pas à ce qu'on l'appelle "Monseigneur" ou, à défaut, "Prince", pour "que cela reste décontracté" (sic). Quant à se contenter d'un simple "Monsieur", n'y pensez pas, "à moins que vous ne soyez un farouche républicain".

Il faut compter aussi avec l'armée. Chez les Orléans, porter l'uniforme est l'occasion suprême de manifester son patriotisme, jusqu'au sacrifice ultime, parfois, comme son oncle François, mort à 25 ans pendant la guerre d'Algérie alors qu'il voulait porter secours à un harki blessé. Après avoir rempli les fonctions d'officier au 7e régiment de chasseurs d'Arras (Pas-de-Calais), Jean est encore aujourd'hui colonel de réserve. Et fier de l'être.

Vient ensuite le moment de choisir un métier. "Les gens pensaient à tort que je n'avais pas besoin de travailler pour vivre, s'amuse-t-il. C'était faux." Voici donc le futur prétendant au trône consultant dans de grands cabinets de conseil (Lazard, Deloitte), puis dans le groupe Banque populaire. Une activité financière qu'il abandonne toutefois après son mariage, en 2009, grâce aux derniers privilèges à lui dévolus. Côté recettes, sa grand-mère lui a alloué une vaste forêt, dont il tire des revenus significatifs. Côté dépenses, il est logé gratuitement dans une coquette demeure située à deux pas de la chapelle de Dreux. L'homme n'est pas à plaindre, donc, même si, dans une dynastie qui fut longtemps à la tête de l'une des plus belles fortunes d'Europe, tout cela revêt un sérieux parfum de déclassement.

Son mariage, évidemment, n'a pas non plus été laissé au hasard. Il a sauvé l'essentiel en évitant une union arrangée. Son choix s'est porté sur Philomena de Tornos y Steinhart, une jeune femme d'ascendance hispano-autrichienne, parlant cinq langues et passionnée par la mer. Pour le reste, tout a été pensé dans les moindres détails. La cérémonie religieuse, par exemple, a eu lieu à Senlis (Oise), là même où, en 987, Hugues Capet, son lointain ancêtre, fut élu roi de France. Une petite ville qui résume son état d'esprit. "Tout le passé est là, et tout l'avenir."

Même les vacances n'échappent pas au poids moral et historique qui pèse sur les Orléans. Leurs promenades favorites ? "Nous faisons chaque année le chemin qui mène à la Sainte-Baume. C'est un sentier aussi appelé le chemin des Rois, car il avait été emprunté par Louis XIV et son frère, Monsieur, confie Philomena au magazine Point de vue. Et tous les ans, ajoute-t-elle, nous visitons le fort Saint-Jean, à Marseille, où a été fait prisonnier Philippe Égalité pendant la Révolution française." Pour une "vie normale", il faudra repasser...

Duchess of Montpensier Marie-Therese of Wurtemberg, the first wife of Henri of Orleans, count of Paris and duke of France, prays at the Saint-Louis Royal Chapel in Dreux, northern France, during the funerals of her former husband on February 2, 2019. (Photo by CHARLY TRIBALLEAU / AFP)

La duchesse de Montpensier, Marie-Thérèse de Wurtemberg, première épouse d'Henri d'Orléans et mère de Jean d'Orléans.

© / CHARLY TRIBALLEAU / AFP

La famille, c'est à la fois le bonheur et le talon d'Achille de Jean. Depuis son mariage, il a choisi de donner priorité à son épouse et à leurs cinq enfants, Gaston (le nouveau "dauphin"), Antoinette, Louise-Marguerite, Joseph et Jacinthe. Humainement, cela se comprend, mais, politiquement, cela pose un sérieux problème. Installé à Dreux, il ne vient à Paris que de loin en loin, ce qui le coupe des réseaux de pouvoir et déçoit nombre de ceux qui espèrent en lui. "Pour un homme qui se réfère souvent à Henri IV, il semble avoir oublié que le Vert-Galant avait su batailler pour accéder au trône. En ce moment, il me fait plutôt penser à Charles VII, le tout petit roi sauvé par un miracle nommé Jeanne d'Arc. À ceci près que je ne vois pas de Jeanne d'Arc à l'horizon", glisse à regret l'un de ses partisans désappointés.

Peut-on être un bon chef de famille quand on aspire à monter sur le trône ? Ou doit-on sacrifier son bonheur privé pour accomplir son destin ? Le père de Jean avait répondu à ces questions cornéliennes à sa manière...

ÉPISODE 3 : Où l'on se demande si l'ancien comte de Paris a su courageusement se libérer de ses chaînes ou s'il a fait preuve d'un individualisme dangereusement en phase avec l'époque

Ça crie comme un bébé, ça gigote comme un bébé, ça pleure comme un bébé, mais ce n'est pas un bébé. En tout cas, ce n'est pas un bébé comme les autres : c'est un futur roi de France ou, plus exactement, un bébé qui pourrait le devenir. Le 14 juin 1933 naît le prince Henri, Philippe, Pierre, Marie d'Orléans, et sa mission est toute tracée : remonter sur le trône de ses ancêtres, et le plus vite possible encore. Le cordon ombilical à peine sectionné, on s'empresse de téléphoner à Charles Maurras, le grand intellectuel monarchiste, théoricien de l'Action française. À Paris, une escouade d'étudiants royalistes se faufilent jusqu'à la tour sud de Notre-Dame et font sonner le bourdon à toute volée afin d'alerter le bon peuple : un futur monarque est né !

Las... Henri mourra en 2019 sans avoir régné sur le pays. Plus grave, peut-être : jamais il n'aura vraiment cherché à y parvenir. Et c'est sans doute là le trait le plus fascinant de sa personnalité. L'homme, il est vrai, avait une âme d'artiste. Grave erreur, dans une telle famille ! Sa mère, Isabelle d'Orléans-Bragance, descendante des rois du Portugal et des empereurs du Brésil, ne veut pas entendre une note de musique. Quant à son père, il ignore ses dessins comme ses desseins et l'envoie faire Sciences po. Il serait temps que ce jeune écervelé se rende compte du nom qu'il porte et des devoirs qui lui incombent ! En ce temps-là, Henri courbe l'échine. Comment ignorer cet étrange destin que le sort lui a assigné? Quel autre choix s'offre à lui en dehors de l'obéissance ? Le 5 juillet 1957, il épouse Marie-Thérèse de Wurtemberg, une duchesse venue d'outre-Rhin qui compte parmi ses ancêtres Louis XIV et Charles Quint. Son père, dira-t-il plus tard en récrivant peut-être un peu l'histoire, l'a choisie pour lui afin de complaire à de Gaulle. Puisque le Général entend promouvoir la réconciliation franco-allemande, pourquoi ne pas confier aux deux tourtereaux le soin de traduire cette idée abstraite dans la réalité ?

Le prétendant au trône oublie de payer son loyer

Henri, donc, obéit, mais il étouffe. Jusqu'en 1973, où il ose enfin. Le voilà qui rompt ses chaînes, quitte son épouse légitime, sort de sa "surdité psychologique", selon sa propre expression. Et renvoie à ses chimères ce père qui n'a jamais vu en lui une personnalité autonome, mais un simple successeur, une sorte de mâle nécessaire.

Le divorce est sans doute conforme aux moeurs de l'époque, mais là est précisément le problème. "Le rôle de la famille de France n'est pas de suivre les moeurs, mais de rester fidèle à celles qui ont eu cours pendant des siècles !" s'offusque le cofondateur de la très droitière revue royaliste Politique magazine, Hilaire de Crémiers, résumant le sentiment majoritaire dans les milieux monarchistes.

Henri n'en a cure et envoie balader toutes les conventions. À 40 ans, il s'installe chez la femme qu'il aime. Née d'un père chilien et d'une mère marquise d'Espagne, Micaela Cousiño Quiñones de Léon est employée dans une maison d'édition. Elle est divorcée, moderne, indépendante. Incongruité supplémentaire : Henri se met lui aussi à travailler, entre au Crédit lyonnais, dessine des vêtements, s'adonne à la peinture, crée des parfums qu'il intitule "Royalissime" ou "Lys bleu". On le croise dans les supermarchés.

Et tant qu'à faire, il entre chez les francs-maçons, où il devient, cela ne s'invente pas, vénérable maître de la loge Lys de France...

Les premiers temps, le couple mène une vie un peu bohème dans un studio de 28 mètres carrés du Quartier latin. Il déménage bientôt dans un appartement bourgeois du XVIe arrondissement. Mais l'argent manque. Pour couronner le tout, si l'on ose dire, Henri "oublie" régulièrement de payer son loyer. Un jour, les huissiers débarquent chez le dauphin. On a beau le savoir excentrique, cela fait franchement désordre...

Prince Henri of Orleans, Count of Paris arrives for the religious wedding of Prince Albert II of Monaco and Princess Charlene of Monaco at the Prince's Palace on July 2, 2011 in Monaco.     AFP PHOTO / DAMIEN MEYER (Photo by DAMIEN MEYER / AFP)

Prince Henri d'Orleans, Comte de Paris lors du mariage du Prince Albert 2 de Monaco en juillet 2011.

© / DAMIEN MEYER / AFP

En comparaison de cette personnalité un peu foutraque, son fils Jean paraît terriblement conventionnel. Par réaction ? Sans doute, mais c'est un choix qu'il assume. Si certains veulent glorifier "la liberté d'esprit" de son géniteur, grand bien leur fasse. Lui est bien placé pour savoir que la médaille a eu un terrible revers : la souffrance de ses cinq enfants, à commencer par la sienne. "Mon père a eu un comportement d'adolescent, commente-t-il aujourd'hui. Il a voulu mener sa vie comme il l'entendait, tout en conservant ses droits de chef de la maison de France. Le beurre et l'argent du beurre. C'est un peu facile."

Lui s'est construit selon d'autres valeurs. Dans sa vie privée, il a épousé par amour une femme qui n'a certes ni argent ni sang royal, mais avec laquelle il partage des valeurs fondamentales, au premier rang desquels le sens de la famille et celui de la religion. Dans sa vie spirituelle, il a inscrit ses pas dans ceux de sa mère, dévote selon les uns, bigote selon les autres, et tant pis pour le qu'en-dira-t-on. "La foi est chez moi une seconde nature. C'est autour d'elle que ma personnalité s'est construite", assume cet homme qui revendique son appartenance à la "génération Jean-Paul II".

Le pape polonais ne l'a pas simplement nourri dans sa vie de chrétien, il l'a influencé politiquement. "France, qu'as-tu fait des promesses de ton baptême ?" avait demandé le souverain pontife lors de sa première venue à Paris, en 1980. Cette question taraude Jean, et la réponse lui paraît évidente. "Les nations ont des vocations ; celle de la France est liée à la chrétienté", assure-t-il. De là découlent ses convictions morales, qui n'ont rien de théoriques pour un homme qui a vécu auprès d'un frère et d'une soeur lourdement handicapés. Oui au "respect de la vie" ; non à l'euthanasie et aux "dérives eugéniques" d'une société en mal "d'enfant parfait". Il a été des défilés contre le droit au mariage et à l'adoption des couples de même sexe. Autant de positions antimodernistes qui le mettent à contre-courant de la plupart de ses contemporains ? Il s'en moque. "Les gens ne vous reprochent pas d'être fidèle à votre vocation, mais d'y manquer", veut-il croire. Et après tout, doit-on vraiment s'étonner qu'un homme qui rêve de restauration soit un peu vieille France?

ÉPISODE 4 : Où l'on se souvient que le grand-père de Jean a vraiment cru que le général de Gaulle voulait remettre les Orléans sur le trône. Et que, à défaut d'y parvenir lui-même, il a reporté ses espoirs non sur son fils, mais sur son petit-fils

Depuis le 21 janvier 2019, Jean est donc devenu le "chef de la maison de France". Si les Orléans devaient revenir sur le trône, c'est lui qui serait appelé à régner, sous le nom de "Jean IV". Mais en a-t-il vraiment envie ? Longtemps, la réponse a paru évidente : oui, cent fois oui, mille fois oui ! En 2009, il publie un livre* pour rappeler au pays son existence et afficher ses ambitions. "La Révolution, écrit-il, a profondément bouleversé les institutions, mais elle n'a rien changé à la vocation de ma famille. Un prince de France a naturellement une vocation politique." Comme ses ancêtres avant lui, il se veut le témoin vivant d'une histoire qu'il ne croit pas tout à fait morte.

Le jeune homme qu'il est encore ne se contente pas d'en parler ; il s'y prépare. Dans les années 2000, on le voit s'entretenir, en Pologne, avec Lech Walesa ou, au Maroc, avec Mohammed VI... En France, de hauts fonctionnaires de sensibilité monarchiste l'informent discrètement de la crise financière qui menace, des impératifs de la défense nationale et des grandes affaires du monde. Avec sérieux et humilité, Jean apprend, interroge, prend note. Pour mieux le préparer à son futur rôle de "roi des Français", son équipe lui organise également des voyages sur le terrain. En Bretagne, en Alsace, en Provence, il rencontre chaque mois des maires, des chefs d'entreprise, des intellectuels, sans oublier, on ne se refait pas, les pères abbés et les évêques du cru. Tout cela donne parfois lieu à des scènes improbables. À Lille, on le repère dans les tribunes du stade Grimonprez-Jooris, entouré de deux adjoints de Martine Aubry, l'un membre du PS, l'autre du PC. "Une très bonne soirée. Les Lillois l'avaient d'ailleurs emporté", commente-t-il, p(r)ince-sans-rire. Le contact, en général, passe bien.

Un roi à la place du président

La restauration, il y croit, et il donne à l'époque son maximum pour la faire advenir. "Roi, c'est un métier", dit-il drôlement. Son raisonnement? D'abord, les Français n'ont jamais vraiment rompu avec la royauté, comme le montre le succès des magazines relatant la vie des têtes couronnées. Et puis, si exotique que paraisse cette idée dans l'Hexagone, la monarchie constitutionnelle est une banalité en Europe, que ce soit en Belgique, aux Pays-Bas, au Royaume- Uni, au Danemark, en Norvège... "Alors pourquoi pas chez nous ?" Et que les choses soient claires : il n'a pas la moindre intention de se contenter du rôle honorifique de la reine d'Angleterre. "S'il fallait résumer mon projet, ce serait plutôt la Ve République avec un roi à la place du président, doté d'un réel pouvoir de décision", avance-t-il.

À ses yeux, le système qu'il défend n'aurait que des avantages : "Un monarque est au-dessus des partis. Il ne songe qu'à l'intérêt général, car il ne cherche pas à se faire réélire. De surcroît, il bénéficie de la durée et de la stabilité qui, seules, permettent de mener des réformes de fond." Pour donner un coup de pouce au destin, il crée, au mitan des années 2000, une association, Gens de France. Rien à voir avec Jean-Luc Mélenchon, évidemment : la structure est chargée d'élargir son influence et de promouvoir son action.

Ce volontarisme tranche avec la passivité de son père et rappelle plutôt celui de son grand-père, qui se sera longtemps battu pour monter sur le trône. Sachant que l'aïeul, lui, n'aura pas toujours été regardant sur les moyens. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il n'a pas hésité à négocier avec Laval, puis à soutenir Pétain. Double échec. Cela n'a pas suffi à le décourager. Mieux : après la guerre, il croit vraiment toucher au but, et cela en raison de ses liens avec... un certain général de Gaulle.

Les deux hommes entretiennent des relations suivies depuis que, en 1950, les Orléans ont obtenu la levée de la "loi d'exil" visant les familles ayant régné sur le pays, adoptée en 1886 par une IIIe République encore fragile. Entre le descendant des rois et l'ancien chef de la France libre, les valeurs sont communes. De Gaulle, républicain de raison, est empreint d'une profonde culture royaliste et éprouve un respect sincère pour ce que représentent les Orléans. "Ils avaient tous deux le goût du temps long, une horreur des partis et le sens de l'État", analyse justement Hilaire de Crémiers.

(Files) This file picture taken in September 1940 at an unknown location shows Henri d'Orleans, Count of Paris (L) and his son Henri (R). - Prince Henri d'Orleans, count of Paris, Orleanist claimant to the French throne, has died aged 85 on January 21, 2019, his legal councillor Dominique Chagnollaud de Sabouret said. (Photo by - / AFP)

En septembre 1940, Henri d'Orléans, le comte de Paris avec son fils Henri. L'ambitieux aristocrate rêvait de recouvrir le trône avec l'appui du général De Gaulle.

© / AFP

Après son retour au pouvoir, en 1958, les échanges s'intensifient. Au point que, en 1963, L'Express titre : "Le successeur. Pourquoi de Gaulle a choisi le comte de Paris" ! Dans ses Mémoires,ce dernier couche sur le papier les propos que le fondateur de la Ve République lui aurait tenus lors d'une entrevue, le 17 juin 1960 : "Je crois profondément à la valeur de la monarchie. Je suis certain que ce régime est celui qui convient à notre pauvre pays." Par la suite, il lui aurait même demandé ouvertement de se préparer à lui succéder à la fin de son premier mandat. Message reçu 5 sur 5. Le comte reçoit fastueusement dans son manoir de Louveciennes (Yvelines) toutes les huiles de la République. Il y aménage un studio de télévision et, avec des acteurs, s'exerce à parler dans le poste. Il étudie les dossiers. Las, en 1965, le Général annonce sa candidature à l'Elysée. Tout s'effondre. Médusé, le prétendant confiera avec un humour acerbe : "De Gaulle aura trompé tout le monde, sauf sa femme."

L'ancien chef de la France libre a-t-il délibérément manipulé le descendant des rois de France ? A-t-il simplement changé d'avis ? Les interprétations divergent. Toujours est-il que, pour le comte de Paris, il ne s'agit pas seulement d'une déception, mais d'une véritable rupture psychologique. "Il a reçu un éclair", dira son fils. Il sombre alors dans une folie destructrice qu'il retourne contre sa propre famille, avec la volonté de mettre un point final à l'épopée des Orléans. Il a échoué ? Personne ne doit réussir après lui ! "Il me disait : 'Je suis le dernier des Capétiens'", se souvient Stéphane Bern, qui fut son collaborateur de 1984 à 1992.

Pour commencer, il quitte sa femme et se rapproche d'une sulfureuse gouvernante - elle sera soupçonnée d'avoir détourné de l'argent à son profit -, avec laquelle il terminera sa vie dans un pavillon de Chantilly. Il s'emploie ensuite à dilapider avec frénésie l'immense fortune familiale et à en priver ses (11) enfants. "Ils n'auront rien, rien que leurs larmes pour pleurer", assure- t-il à ses conseillers. Redoutablement intelligent, il agit avec autant de rage que de perversité. Son épouse - dont il n'a jamais divorcé, respect des conventions oblige - décide de passer ses vacances dans leur superbe demeure du Portugal ? C'est une fois arrivée sur place qu'elle apprend la nouvelle : son mari l'a vendue, sans le lui dire...

Prince Jean d'Orléans

En 1963, L'Express titre sur l'éventualité du retour d'un roi à la tête de la France.

/ ©l'Express

Il lui faudra vingt ans, au bas mot, pour se ressaisir et décider de transmettre le flambeau à Jean. "Dans les années 1980, il a repris espoir en voyant s'épanouir la personnalité de son petit-fils", souligne Stéphane Bern. Mais ses deux décennies d'égarement ont provoqué des dégâts irréversibles. Sur le plan privé, il laisse une famille déchirée. Sur le plan politique, il a réussi l'exploit de redonner des couleurs à la branche rivale des Bourbons d'Espagne. Relançant une querelle entre monarchistes digne des plus belles guérillas trotskistes, même si seuls les titulaires d'un master 2 en royalogie arrivent à en suivre les méandres.

A quelque chose malheur est bon. Jean a tiré un enseignement de la relation équivoque de son grand-père avec de Gaulle : ne jamais compter sur les autres, fussent-ils chefs de l'État. "Il faut trouver en nous - et seulement en nous - les ressources de notre action", résume-t-il.

Aussi, pour sa part, suit-il une autre stratégie. Réfléchir, coucher ses idées sur son blog ou dans la presse et se rappeler de temps à autre au souvenir des Français. Le 2 mai, par exemple, il recevra Emmanuel Macron sur ses terres, à Amboise, lors du 500e anniversaire du décès de Léonard de Vinci (une idée de l'ami Bern, qui a joué les intermédiaires). Les deux hommes auront peut-être l'occasion de revenir sur les retentissants propos tenus en 2015 par celui qui n'était encore que ministre de l'Économie. "Il y a dans le processus démocratique et dans son fonctionnement un absent. Dans la politique française, cet absent est la figure du roi, dont je pense fondamentalement que le peuple français n'a pas voulu la mort", avait-il expliqué dans le magazine Le 1.

Jean, on s'en doute, partage la même analyse, mais butte sur l'éternelle question : comment la restauration pourrait-elle advenir ? Sur ce point, le nouveau comte de Paris s'en remet aux circonstances. "Qui sait ce qu'il peut arriver ?", interroge-t-il, en rappelant des précédents aussi improbables que l'effondrement de l'URSS ou l'élection d'un président noir aux États-Unis. Récemment, on a vu le prétendant au trône de France soutenir avec force le mouvement des gilets jaunes. "L'Histoire, dit-il, me place en position d'arbitre et de recours.

ÉPISODE 5 : Où l'on apprend que la vie de la famille Orléans, traversée par les passions, déchirée par les épreuves, ressemble beaucoup à celle de héros de télénovelas brésiliennes

Pendant des années, Jean et son père, Henri, ne se sont pas adressé la parole, pour des raisons où s'entremêlent tourments familiaux et rivalités dynastiques. Car, si les Orléans ne règnent plus depuis le départ de Louis-Philippe, en 1848, ils aspirent toujours à régner, et cela ne simplifie pas les choses. "Les Orléans sont des veilleurs. C'est à la fois leur grandeur et leur croix", résume une historienne qui les connaît bien.

Jean, au fond, n'a jamais pardonné à son paternel d'avoir quitté le domicile familial. En 1973, il n'a que 8 ans, et la séparation de ses parents le ravage. "Il n'était plus là pour nous. Or les garçons ont besoin d'un père. Indiscutablement, il y a eu un manque", confie-t-il.

La fratrie se resserre affectivement autour de la figure maternelle, qui se retrouve seule avec ses cinq enfants. Jean admire son courage, sa droiture, sa force d'âme, qu'elle puise dans un catholicisme rigoriste. Chaque soir, ils lisent ensemble une page de la Bible illustrée. Désormais, c'est dans la foi qu'il trouvera des ressources pour surmonter les épreuves auxquelles la vie le confrontera. Elles ne manqueront pas.

Des règles de successions intangibles

En 1984, Henri franchit un pas supplémentaire : il se remarie, ce qui lui vaut d'être destitué par son propre père. Et comme les Orléans s'y connaissent en symboles, c'est en 1987, mille ans tout juste après l'élection d'Hugues Capet, que l'événement a lieu. Lors d'une cérémonie à Amboise, le vieux comte de Paris investit son petit-fils Jean, 22 ans à l'époque, et lui accorde le titre prestigieux de duc de Vendôme. Quant à Henri, coupable d'avoir dévoyé les liens sacrés du mariage, il est effacé. Petite mesquinerie supplémentaire, il le dégrade. Son fils était l'illustre comte de Clermont. Il n'est plus que le très subalterne comte de Mortain. Et peu importe qu'il s'agisse là de simples titres de courtoisie ; dans une famille où l'on acquiert le sens de l'étiquette au berceau, cela vaut humiliation.

Fureur d'Henri. L'homme a beau être fait pour devenir roi de France comme Céline Dion, championne d'haltérophilie, il ne supporte pas l'affront. En premier lieu, il n'ouvre aucune des lettres qu'il reçoit sous cette extravagante et infamante appellation de "comte de Mortain", qu'il renvoie barrées d'un fougueux "inconnu à cette adresse". Surtout, il se bat pour retrouver ses droits, allant jusqu'à saisir les tribunaux de... la République, lesquels, goguenards, se déclarent incompétents. Il n'empêche; il a les traditions pour lui, ce qui n'est pas rien dans le milieu monarchiste. Or celles-ci ne souffrent d'aucune ambiguïté : nul prétendant au trône ne peut changer les règles de la succession ! Le comte de Paris finit par rendre les armes. Quelques années plus tard, il reconnaît de nouveau Henri comme "dauphin". À la mort du grand-père, en 1999, la hiérarchie est donc claire : le fils devant, le petit-fils derrière.

Le jeune duc de Vendôme est trop intelligent pour contester cette subordination ; de là à nouer une relation apaisée avec son père... "Henri ne voulait pas être reconnu comme chef de famille par simple devoir. Il aurait voulu qu'on lui témoigne confiance et admiration", analyse Hilaire de Crémiers. C'est trop demander à Jean, qui, comme tout un chacun, mesure le décalage entre la personnalité du nouveau chef de la maison de France et la fonction à laquelle il aspire.

Vexé, son père se venge, en 2003, en désignant officiellement comme dauphin... François, son fils aîné, handicapé, réservant à Jean un vague rôle de "régent", que celui-ci refuse, évidemment. Il a beau aimer sincèrement son frère, celui-ci est "non successible", selon l'étonnante expression qu'il fait figurer sur son site Internet. C'est l'impasse...

Photo prise en janvier 1956 du comte de Paris et de sa descendance. (deGˆD), Le comte de Paris, son Žpouse, Isabelle, Isabelle, Henri, HŽlne, Franois, Anne, Diane, les jumeaux Michel et Jacques, Claude, Chantal et Thibault. Henri d'OrlŽans qui Žtait depuis 1940, le chef de la Maison de France est dŽcŽdŽ, le 19 juin 1999 ˆ l'‰ge de 90 ans ˆ son domicile de Dreux pendant le mariage de son petit-fils, Eudes d'OrlŽans. (N&B SEULEMENT) (Photo by STF / AFP)

Photo prise en janvier 1956 du comte de Paris et de sa descendance. Le comte de Paris, son épouse, Isabelle, Isabelle, Henri, Hélène, François, Anne, Diane, les jumeaux Michel et Jacques, Claude, Chantal et Thibault. Henri d'Orléans.

© / AFP

A ce différend monarchique s'ajoutent, encore et toujours, les dissensions d'ordre privé. Certes, la seconde femme d'Henri, Micaela, a fini par faire son entrée dans la famille, mais elle n'y a jamais vraiment été acceptée.

Jean, surtout, n'a pas admis que, en 2009, son père réclame et obtienne de l'Église catholique, sa chère Église, l'annulation pure et simple de sa première union contractée devant le Seigneur.

"Cela a été violent pour Jean et on peut le comprendre, analyse Mgr Rey. Qui pourrait admettre que sa naissance a été le fruit d'un mariage censé ne pas avoir existé ?" Meurtri, il n'assiste pas au remariage religieux de son père et, encore aujourd'hui, il refuse la version de l'alliance arrangée qu'a complaisamment diffusée celui-ci. "A l'époque, dit-il, mes parents s'aimaient, tous les témoignages concordent !" Dès lors, tout dialogue devient impossible.

"C'était systématique, se souvient Jean. Quand je lui adressais un reproche personnel, il se vengeait sur le terrain politique. Et quand j'émettais une objection sur un dossier, il me répondait : 'Tu ne m'aimes pas.'"

La réconciliation n'aura lieu qu'à l'occasion des obsèques de François, le 6 janvier 2018. Dans sa faiblesse, le fils handicapé, le frère fragile, aura réussi l'impossible : amener Jean et Henri à tomber dans les bras l'un de l'autre, dans cette chapelle de Dreux où se dénouent dans la mort les souvenirs heureux et malheureux des Orléans.

* Jean de France. Un prince français, entretiens avec Fabrice Madouas (Pygmalion).

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