Disons simplement les choses : les programmes institutionnels des candidats de gauche sont d'une pauvreté fascinante. Ils revendiquent l'innovation, mais on ne voit rien venir. Rien qui sorte en tout cas du catéchisme : il faut renforcer le Parlement, corseter le gouvernement, affaiblir le président et associer le peuple à la direction de son destin à grands coups de démocratie participative...
Variations ? En intensité sans doute ; en substance beaucoup moins. De Mélenchon à Jadot en passant par Hidalgo et Taubira, tout le monde récite en gros le même credo. Quant aux intellectuels organiques, ils surenchérissent dans la pétrification en se bornant à décorer le monument de figures atroces - le tirage au sort, la guidance des comités de citoyens par des experts triés sur le volet, etc.
L'intéressant dans cette communion ne tient ni à son existence - il faut bien que "la gauche" partage des vues - ni à sa constance. Ce qui mérite réflexion, c'est que personne n'exerce le moindre esprit critique sur le détail de ces articles de foi, ou ne tente le moindre inventaire rétrospectif.
On oublie trop souvent de dire que les plus grandes mutations institutionnelles opérées depuis 1962 viennent tout droit du répertoire socialiste alors que ni François Mitterrand ni François Hollande n'ont rien fait dans ce domaine. C'est, entre autres, le cas de l'instauration du quinquennat, de la prohibition du cumul des mandats et du renforcement - considérable - de l'autonomie parlementaire issue de la révision constitutionnelle de 2008 (même si le PS a voté contre pour des raisons d'ordre tactique alors qu'il adhérait in petto au plus gros de sa substance). Qu'on le veuille ou pas, ces réformes sont des réformes de gauche mises en oeuvre par la droite dans des contextes où il était devenu politiquement difficile de faire autrement parce que la croyance s'était diffusée sur le fait que tout irait bien mieux après.
Les éléments sont donc disponibles pour juger ce que donnent ces idées. Nous avons éprouvé le régime d'assemblée de 1946 à 1958 ; nous avons entre dix et vingt ans de recul sur les innovations plus récentes que je viens de rappeler. Les conditions d'un retour d'expérience sont là. Mais rien ne vient. Rien, si ce n'est la fuite en avant. Si tout va mal, c'est bien sûr parce qu'on a manqué de radicalité, qu'on n'est pas allé assez loin. Accélérons !
Au point de catalepsie intellectuelle où la gauche est parvenue, ses idées institutionnelles ne relèvent plus, en gros, que de la pensée automatique lorsqu'elles ne sont pas ramenées à l'état de marqueur identitaire. Matière à réflexion il y a pourtant, y compris et surtout pour ceux qui peuvent légitimement vouloir - par exemple par croyance profonde en la vertu de la délibération collective - que le Parlement soit bien plus fort qu'il ne l'est aujourd'hui. Mais cela impose d'aller voir où le bât blesse, de poser les questions qui fâchent et d'abandonner quelques ritournelles. Or personne ou presque ne le fait.
Qui, par exemple, s'interroge sérieusement sur le thème de la qualité du personnel politique et le manque d'attractivité de la fonction pour les plus capables de nos concitoyens, considérant les ennuis qu'on récolte à faire ce métier et l'argent qu'on n'y perçoit pas ? Qui accepte de voir que nos parlementaires "non-cumulards" sont incroyablement fragilisés par leur dépendance à leur parti - il faudra bien se faire réinvestir - comme à la nécessité de séduire par tous moyens un électeur local qu'ils ne connaissent plus parce qu'ils ne peuvent rien faire pour lui ? Qui consent à observer que ce mélange d'ennui et de doute existentiel produit de mauvais textes législatifs parce que les intéressés - à qui il faut bien ça pour se donner une contenance et faire plaisir aux officines de notation qui les classeront en fonction du degré de leur agitation - vibrionnent, multiplient les postures stériles et les amendements irréfléchis ? Qui s'interroge sur les moyens à déployer pour rendre les parlementaires plus utiles et plus efficients ? Qui consent à observer loyalement que les assemblées, en l'état où elles fonctionnent, auraient été incapables de prendre elles-mêmes les dizaines si ce n'est les centaines de mesures urgentissimes que le gouvernement a dû faire passer par ordonnance, en quelques jours, pour faire face aux problèmes catastrophiques que posait tous azimuts le confinement du pays ?
En matière institutionnelle, la gauche française ne pense pas vraiment. Elle blablate. Elle s'écoute. Elle se goberge de symboles et de figures. À force de revendiquer sa hauteur morale et la puissance de ses "valeurs", elle a perdu de vue que la plus grande d'entre elles, dans le monde de l'esprit, est celle qui consiste à penser contre soi-même, à remettre en question le bocal dans lequel on s'enferme. Curieux destin pour les ennemis de l'aliénation.
