Certains n'y verront qu'un livre politique à haut potentiel polémique. Il faut dire que le sujet s'y prête et le titre, Immigration, ces réalités qu'on nous cache*, est éminemment racoleur. Sans parler du parcours de l'auteur, Patrick Stefanini, qui éveille le soupçon : il fut secrétaire général du ministère de l'Immigration, de l'Intégration et de l'Identité nationale sous Nicolas Sarkozy. L'ouvrage, publié ce jeudi, est pourtant plus riche et intéressant qu'il y paraît.
Plusieurs raisons l'expliquent. Parce qu'il a effectué l'essentiel de sa carrière sur les questions migratoires - il était déjà au cabinet de Robert Pandraud en 1986, quand éclate l'affaire du "charter des 101 Maliens" - Patrick Stefanini connaît le moindre chiffre et la moindre législation liés à l'immigration. Parce qu'il arrive aujourd'hui au terme de sa carrière, le haut fonctionnaire s'éloigne des idées toutes faites et des anathèmes et tire les enseignements de son expérience. Libre, enfin, de dire tout haut ce que, ni à droite, ni à gauche, ni dans la majorité actuelle, les responsables politiques n'osent énoncer.
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En neuf chapitres et 300 pages, Patrick Stefanini s'emploie à rétablir quelques vérités. "L'irruption périodique de l'immigration dans le débat public se fait le plus souvent à partir de données anciennes, incomplètes ou habilement maquillées. A titre d'exemple, l'affirmation selon laquelle le regroupement familial représenterait la part la plus importante de l'immigration en France ne correspond plus à la réalité et conduit les partis politiques à explorer des solutions qui seraient largement inopérantes si elles étaient mises en oeuvre", écrit-il. Et ce n'est pas le seul exemple de présupposés erronés : contrairement à l'idée qui veut que la France accepte nombre de travailleurs détachés, nous en "exportons" autant qu'on en "importe".
Certains démographes eux aussi égratignés
Les politiques ne sont pas les seuls égratignés par celui qui fut proche d'Alain Juppé. Certains démographes le sont aussi : ils présentent parfois les indicateurs de manière à minimiser le phénomène migratoire. Ainsi, rappelle celui qui fut aussi directeur de campagne de François Fillon lors de la présidentielle de 2017, un solde migratoire faible ne signifie pas qu'il y a peu d'immigration, mais simplement que les entrées et les sorties sont en nombre quasi équivalent.
Dans la même veine, dans des encadrés placés entre les chapitres, Patrick Stefanini détricote les vieilles lunes qui occupent le débat sans le faire avancer. Il revient sur ce lien que certains veulent voir entre immigration et baisse des salaires ou sur cette idée que l'Afrique "bombe démographique" est source future de migrations alors qu'il lui semble que la déstabilisation des pays du Sahel par des groupes djihadistes joue un rôle bien plus important.
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Patrick Stefanini ne parle pas de n'importe où. Il a fait sa carrière dans le sillage d'hommes politiques de droite, Alain Juppé, Nicolas Sarkozy, Brice Hortefeux pour les plus récents. Il a parfois tendance à trop glorifier la politique menée entre 2007 et 2012, oubliant qu'elle a pu heurter par sa dureté et qu'elle n'a pas toujours tenu ses promesses, loin de là. Certes, il admet que "l'immigration choisie" - pour des besoins économiques - s'est fracassée sur la crise financière de 2008, mais sa critique du quinquennat ne va pas au-delà. De même, il se montre moins convaincant lorsqu'il met sur un même plan mineurs isolés, travailleurs détachés et immigration clandestine pour démontrer l'ampleur de la vague migratoire depuis 2000, les uns et les autres ne relevant ni d'une même histoire, ni d'une même motivation.
La notion de "grand remplacement" récusée
Jamais, en revanche, il ne tombe dans les déclarations à l'emporte-pièce que certains, dans son camp ou à l'extrême droite, reprennent volontiers. Ainsi, il récuse la notion de "grand remplacement" et rappelle à ceux qui seraient tentés de tirer cette conclusion du solde migratoire des immigrés que celui-ci intègre aussi les mouvements intra-européens et que " nos concitoyens n'ont pas besoin de se faire peur" à partir d'un concept erroné.
Il encourage, au contraire, les politiques à se montrer responsables. Et à reconnaître qu'ils n'ont pas total pouvoir sur la politique migratoire. Droit constitutionnel qui protège le rapprochement familial, accords bilatéraux anciens qui favorisent les arrivées en provenance du Maghreb, situation dans le Calaisis toujours sur le fil tant que les Britanniques se tiendront hors des accords de Schengen, respect du droit d'asile... Sur tous ces points, il est bien difficile d'agir. Inutile de le laisser croire.
Pour autant, il ne faut pas négliger l'inquiétude des citoyens alors que le contexte économique s'assombrit avec la crise du Covid et que les tensions sont fortes dans la société française. Une inquiétude alimentée, rappelle-t-il, par "l'originalité de la vague d'immigration actuelle : elle n'a plus aucun lien ni avec les besoins économiques du pays ni avec la dynamique de sa démographie et elle ne fait pas suite à un conflit militaire ayant creusé brutalement les rangs de sa population active."
Maîtrise de l'immigration : "ni recette miracle ni arme absolue"
Dans le débat sur l'immigration qui va nécessairement ressurgir à l'occasion des prochaines échéances électorales, régionales, puis présidentielle, Patrick Stefanini défend des solutions assez classiques (renforcement de l'éloignement des illégaux, travail avec les pays en développement...), mais il pousse aussi les uns et les autres à penser contre eux-mêmes. A son propre camp, il demande d'oublier ses réticences sur la discrimination positive et d'accepter l'idée d'un suivi plus personnalisé pour les enfants en difficulté à l'école, souvent des descendants d'immigrés.
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Il prône aussi l'accompagnement par l'État des ex-mineurs isolés après leurs 18 ans, afin de les intégrer plutôt que de les plonger dans une illégalité inhumaine. Il plaide, enfin, pour un travail sur l'intégration reconnaissant qu'il "a eu tort" de ne pas avoir toujours considéré cette question comme centrale, la laissant être le "parent pauvre" des politiques d'immigration.
Le constat dressé par Patrick Stefanini est souvent connu des experts, plus rarement du grand public. On peut être d'accord ou pas avec les solutions qu'il préconise, mais son livre a au moins le mérite de reposer le débat dans toutes ses dimensions, historique, économique, politique, fantasmagorique. Et de rappeler cette vérité que nombre d'élus et de responsables politiques oublient : "En matière de maîtrise de l'immigration, il n'y a, en effet, ni recette miracle ni arme absolue".
*Immigration, ces réalités qu'on nous cache, par Patrick Stefanini (Robert Laffont), 330 P., 20 euros.
