Il ouvre la porte dans un grand fracas, emportant avec lui le lourd rideau qui protégeait le pas. Le calme mondain du petit bistrot de la rue Daguerre, dans le XIVe arrondissement de Paris, n'est plus.
"C'est sympa ici !", s'égosille Arnaud Montebourg.
- "Bonjour Monsieur Montebourg. Pourriez-vous mettre votre masque ?" ose le serveur
- "Ah, c'est vous la dictature sanitaire !"
Ce 10 novembre, le chantre de la "Remontada" semble requinqué après deux jours de tumulte politique et médiatique qui l'ont pourtant poussé à s'interroger sur la pertinence de jeter l'éponge. Des soutiens - des historiques même - et des membres de sa garde rapprochée l'ont lâché en rase campagne. Ils n'ont pas accepté sa proposition de bloquer "tous les transferts d'argent" des immigrés afin de faire pression sur les pays qui refusent de récupérer leurs ressortissants expulsés. "Un tournant zemmourien" pour certains lieutenants, "une erreur anecdotique" pour d'autres, "le début de la fin" pour les soldats de la dernière heure.
Il plonge le pain dans ses oeufs cocotte. "Je suis passé à autre chose. Mes sujets maintenant, ce sont les salaires et l'industrie française. Tout le monde parle de la dette mais intéressez-vous plutôt à la balance commerciale !" tonitrue-t-il tout en saisissant son téléphone, section photos. D'un doigt, il exhibe fièrement des copies d'études économiques. Un diagramme en bâton ici, des courbes bleues et rouges qui se croisent là, un camembert coloré... Soudain, la photographie de sa femme devant un miroir. Puis une deuxième. Immuable, il renchérit : "Il est là l'appauvrissement de la France, merci Monsieur Macron !" Un ange passe. Et, surtout, une question : a-t-il vraiment la tête à cette élection présidentielle ?
"Il n'était plus au niveau"
Trois mois ont passé et Arnaud Montebourg a bel et bien abandonné la course à l'Elysée. Mercredi 19 janvier, l'ancien ministre du Redressement productif a publié une vidéo pour expliquer les raisons de son retrait. Une vidéo filmée il y a quelques jours au pied du mont Beuvray, son fief en Bourgogne, sa terre natale, son lieu de pèlerinage politique depuis 2004, là même où il décidait son retour politique en 2016. "Je crois inutile et désespérant d'ajouter du désordre à la confusion d'un trop grand nombre de candidatures. Et en mon âme et conscience, je ne souhaite pas participer à la dévalorisation de la démocratie", justifie-t-il. L'homme du "made in France" laisse amers beaucoup de ses proches, des soudards déjà présents lors de la primaire socialiste en 2011, qui cherchent encore des explications : "Que s'est-il passé ?", "Pourquoi une telle chute ?", "Qu'est-il devenu ?"
"Il y a eu une faillite de leadership", tranche Valentin Przyluski, désabusé. Lui fut conseiller de Montebourg à Bercy, fondateur de L'Engagement en 2020, le parti politique destiné à installer la candidature de l'ancien ministre devenu entrepreneur du miel. "Je crois qu'il n'était pas prêt, qu'il n'était plus au niveau. Il n'avait plus les mêmes réflexes politiques qu'auparavant. L'exercice était devenu trop compliqué pour lui", explique Przyluski qui a quitté la campagne en novembre. Le chevalier bourguignon a changé, le constat est partagé par tous ceux qui le connaissent de longue date.
Qu'il est loin le Arnaud Montebourg de 2011, la "surprise" de la primaire socialiste qui installait ses quartiers généraux dans le XXe arrondissement, l'inconnu député de Saône-et-Loire aux échos quasi marxistes qui rappelaient aux nostalgiques la première gauche et les idéaux du gauchisme historique. Dix ans plus tard, Arnaud Montebourg a fait le choix des beaux quartiers parisiens, dans le Ier arrondissement. "Il s'est embourgeoisé. Le premier responsable de ce fiasco, c'est lui-même", accuse un de ses compagnons de route de l'ère PS. Un autre abonde : "Ses habitudes sociales ont beaucoup changé et cela a posé difficulté dans la campagne."
Nicolas Sarkozy est "le meilleur président de la Ve République"
À la fin de l'été dernier, alors qu'il se prépare à annoncer sa candidature début septembre, Arnaud Montebourg refait ses gammes politico-médiatiques, se reforme aux joutes télévisuelles. Lors d'interviews factices organisées par ses équipes, il répète à foison que Nicolas Sarkozy est "le meilleur président de la Ve République", que "l'immigration est la préoccupation première des Français". Des proches s'étonnent des mots choisis. L'un d'eux confie aujourd'hui : "Quand j'y repense, je crois que la campagne est morte à ce moment-là." Arnaud Montebourg, de droite ?
Dans ses valises de candidat, il embarque deux conseillers. Officiellement communicants, ils ont aussi une grande influence politique. Les deux hommes sont des transfuges de la droite, autoproclamés "sarkozystes". Il y a l'ancien conseiller de Paris, François-David Cravenne, passé par le cabinet de Rachida Dati quand celle-ci fut garde des Sceaux et Jérôme Doncieux, un ami de sa première épouse, un proche de Frank Tapiro, le publicitaire qui conseilla Nicolas Sarkozy sur son image. Le duo influent est à l'origine de la mesure sur le blocage les transferts d'argent annoncée sur RTL. Souvent, ils s'écharpent sur la ligne avec Jean-Baptiste Barfety, un souverainiste de gauche, ancien chevènementiste et maire-adjoint de Gonesse.
Et de gauche, et de droite... Montebourg l'a théorisé à sa manière : il veut trianguler, rassembler les souverainistes des deux rives. Il entend, dit-il, "dépasser le seul camp de la gauche". "La gauche est sortie du récit national, elle s'est marginalisée dans ses pratiques politiques, c'est pour ça qu'elle en est là. Personne ne propose ce que je propose", expliquait-il à L'Express début septembre. "Je suis là pour réparer ce qu'ont fait Hollande puis Macron : la trahison des patriotes sincères." Il ambitionne même de "retrouver l'esprit du Conseil national de la Résistance [CNR]" qui allait des gaullistes jusqu'aux communistes à la sortie de la guerre.
L'idée du CNR vient d'un autre conseiller, moins à droite que ses comparses : François Cocq. Compagnon de route historique de Jean-Luc Mélenchon, il fut l'un des piliers du Front de gauche, un matamore, partisan d'une ligne souverainiste et laïque et un "national-identitaire" dixit l'Insoumis en chef qui l'excommunia en 2019. "La campagne a échoué sur un sujet stratégique : le dépassement de la gauche au service de l'élargissement du spectre républicain et souverainiste", analyse celui qui se définit comme "un point d'équilibre" entre deux lignes qui s'affrontaient régulièrement dans l'équipe de campagne : les montebouristes de gauche incarnés par les sénatrices Laurence Rossignol et Marie-Noëlle Lienemann, et l'eurodéputé Emmanuel Maurel - des ex-PS - face aux pygmalions de droite que sont Cravenne et Doncieux.
"Cruella"
"Il fallait ouvrir les portes de la gauche car elle n'a jamais été autant utile que lorsqu'elle s'est tournée vers la France, à l'image du CNR. Arnaud avait fait son aggiornamento sur la question mais beaucoup au sein des équipes, notamment ceux venus du PS, n'ont pas fait cette bascule idéologique. Ils n'acceptaient pas qu'Arnaud soit autre chose qu'un candidat de la gauche", fustige François Cocq pour qui la campagne a toujours "balancé" entre deux lignes. Cravenne et Doncieux ne survivront pas à la polémique sur l'immigration et déserteront la campagne en novembre. Cocq s'en ira, lui, début décembre mais aussi quelques lieutenants venus de la gauche qui estimaient malgré tout que le candidat avait failli.
La faute aux droitards pour les uns, aux gauchistes pour les autres. "Arnaud, c'est quelqu'un qui ne sait pas trancher, qui ne sait pas décider. Je pensais qu'il avait plus de caractère que Nicolas Sarkozy mais il en a moins que François Hollande", fulmine encore aujourd'hui François-David Cravenne. Il maugrée contre l'aile gauche : "Il était totalement sous la coupe politique et psychologique de Laurence Rossignol. Elle, c'est Cruella !" Et François Cocq de lui emboîter le pas : "L'étape finale de l'échec d'Arnaud démarre quand ces gens-là le convainquent d'aller vers une candidature commune à gauche. Quand il a mis le doigt dans l'union, c'en était fini de sa campagne."
Nous sommes début décembre. À gauche, l'idée d'organiser une primaire a de nouveau la cote chez certains, à commencer par la socialiste Anne Hidalgo. Arnaud Montebourg y voit une porte de sortie honorable. Le 8, dans une lettre alarmiste, il appelle à un rassemblement et se dit "prêt à offrir [sa] candidature à un projet commun et un candidat commun". Sa campagne s'effondre, les sondages ne dépassent plus le 1 % d'intention de vote mais il ne veut pas abandonner son projet, notamment sur la question industrielle. Il a des choses à revendre, à commencer par sa personne. Mais qui, à gauche, a encore envie de s'afficher à ses côtés depuis la polémique de novembre ? Même Christiane Taubira qui concocte alors secrètement sa candidature ne veut pas de lui, qu'importe leur amitié de longue date : "Son logiciel politique a pourri." Montebourg les appelle tous - Mélenchon, Jadot, Roussel, Taubira, Hidalgo - mais aucun ne décroche son téléphone.
Arnaud et sa dette
Montebourg n'a pas que des idées et une personnalité à offrir, il a aussi une dette de candidat. Si un peu plus de 200 000 euros ont été levés pour sa campagne, il lui reste entre 100 000 et 120 000 euros à rembourser et pour lesquels il s'est personnellement porté caution. Un montant d'apparence dérisoire tant les candidats dépensent des millions en temps de campagne présidentielle. Mais à une époque où bien des candidats à gauche ne parviennent à dépasser la barre des 5 % d'intentions de vote - le seuil de remboursement des frais de campagne -, la créance fait grincer des dents. Le candidat communiste Fabien Roussel lui opposera très vite une fin de non-recevoir.
Christiane Taubira a hésité ces deux dernières semaines. Elle et Arnaud Montebourg se sont vus trois fois. La dette du candidat est un sujet pour Guillaume Lacroix, le patron du Parti radical de gauche au service de l'ancienne garde des Sceaux. Elle aimerait bien récupérer deux ou trois idées de son programme économique, sur l'industrie et les renationalisations, et quelques-uns de ses soutiens mais du bonhomme, Taubira n'en veut pas. Trop encombrant idéologiquement. L'héritage de Montebourg, lavé de ses péchés, est devenu l'objet d'une lutte d'influence entre Taubira et Roussel. Certains comme François Cocq s'apprêtent à rejoindre le communiste quand d'autres hésitent encore. "Nous restons des idéologues. On sait ce que porte Fabien Roussel, 90 % de son programme fait écho à celui d'Arnaud, mais on sait moins ce que pense Christiane Taubira", élucide un montebouriste historique.
Que restera-t-il d'Arnaud Montebourg ? Que va-t-il faire désormais, lui qui jurait à L'Express : "Je ne vais pas regarder la présidentielle à la télé." Il a conclu son allocution d'abandon avec un énigmatique "A bientôt !" Se mettre au vert quelque temps ? Quitter, une nouvelle fois, la politique et reprendre sa vie d'entrepreneur ? Pourtant, ses affaires de miel, comme beaucoup d'autres en France, ne prospèrent pas autant qu'espéré. "Si j'ai fait faillite avec le miel, c'est la faute de Pôle emploi. Ils ne m'ont pas soutenu", confiait-il à François Rebsamen, le maire socialiste de Dijon et voisin bourguignon. "Je m'en fous, je vais me lancer dans les glaces !" L'étrange cas du Dr Arnaud et de Mr Montebourg.
