Au début de l'histoire, avant d'être la recette du succès, le macronisme, ce n'était rien, une simple feuille blanche ; puis ce fut trois fois rien (ce qui est mieux) ; puis tout et son contraire (ce qui est le pire). L'élection de 2022 sera-t-elle l'occasion pour le président-candidat de définir enfin, sinon une idéologie, en tout cas une manière cohérente de penser le monde et la France ? L'opportunité d'une clarification ou, à l'image de ce que fut la campagne pourtant brillante de François Mitterrand en quête d'une seconde victoire en 1988, la confusion autour d'un nouveau ni-ni, comme si on ne sortait des ambiguïtés du macronisme qu'à son détriment. "Personne ne parle jusqu'à présent de l'avenir avec espoir, c'est une campagne de mort-vivant, Emmanuel Macron sera le seul à se projeter vers la France 2030", avance l'un de ses partisans. Politiquement, le chef de l'Etat est incontestablement parvenu à dégager un espace, ce qui lui permet de rendre évidente sa candidature. C'est intellectuellement qu'il se trouve confronté à un défi, celui, selon sa formule de mars 2020, de "se réinventer" lui-même. Se ressourcer sans se renier. Rester fidèle à son ADN, qui l'a amené à écrire un livre sobrement intitulé Révolution, sans effrayer un pays fatigué et usé.
Un compagnon de route d'hier et d'aujourd'hui trace la "ligne de crête" : "Capitaliser sur ce qu'on a bien fait, amender ce qui mérite de l'être, et remettre l'ouvrage sur le métier là où il y a des manques." Au rang des chantiers inachevés, en Macronie on cite volontiers la réforme de l'Etat ou la transition écologique, deux marqueurs pourtant essentiels. "Le terme de renouvellement n'est pas approprié, je préfère dire qu'il faut de l'audace, poursuit le même acolyte. En 2017, il devait être audacieux, mais crédible, pour ne pas se voir opposer un procès en amateurisme. Cela n'est plus à prouver. Il reste l'audace, c'est-à-dire la nécessité de montrer une ambition de transformation intacte."
Pour cela, Emmanuel Macron a choisi une méthode bien à lui. "Il veut, résume un membre du gouvernement qui en a parlé avec lui, qu'on lui foute la paix." Que les ministres s'occupent de leur ministère ! "Ceux qui mènent la politique depuis cinq ans, empêtrés dans leur administration, ne sont pas les mieux placés pour être disruptifs", glisse l'un de ses amis, tandis que le premier des marcheurs, Stanislas Guérini, pointe l'insistance du futur candidat à "ne pas s'enfermer dans les contraintes techniques" : "Dans les cabinets, on est dans un monde de contraintes permanentes ; si on raisonne comme ça, on ne propose rien de très nouveau. Les contraintes, on les expertisera plus tard." Le président est comme cela : tout diagnostic original l'intéresse. "La difficulté, nous la connaissons tous : à un moment donné, il y a beaucoup de convergences", concède un fidèle, rappelant la citation de La Bruyère : "Tout est dit, et l'on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes et qui pensent."
L'envie d'étonner, donc, et le besoin de contrôler. Un ancien proche : "Il est complètement control freak, il est traumatisé par la loi El Khomri qui était sorti en off dans la presse. C'est pourquoi il est hyper attentif au fait qu'il y ait une tête, une voix." Déjà les conseils de ministres raccourcissent, pas de temps à perdre, les week-ends sont préservés, destinés à lui laisser le temps de la réflexion et de la prise de hauteur - "J'ai besoin de limer ma cervelle", dit-il. Rares, très rares sont ceux qui savent ce qu'il a en tête. "Il est très au clair sur ses thématiques et sur son calendrier, plus préoccupé par ses équipes, croit deviner un ministre. Il est aussi moins inquiet de ses adversaires que de l'état social du pays."
Logement, recherche, culture, universités : Emmanuel Macron aimerait conquérir de nouvelles frontières. Mais, même en matière d'émancipation de l'individu par le travail, ce qu'on nomme pompeusement dans ses rangs la "libération des énergies", il sait qu'il reste beaucoup à faire. Depuis l'été dernier, un groupe de réflexion informel se penche sur le sujet. "La démarche c'est de n'avoir personne qui figurait dans ce même groupe en 2017, raconte un acteur de la campagne. Il y a un turnover de 100%, pour avoir aussi des visions critiques sur ce qui a été fait."
Le message et le messager
Deux personnes jouent un rôle particulier dans l'organisation actuelle : David Amiel, l'ancien conseiller, auteur en 2019, avec Ismaël Emelien, d'un manifeste, Le progrès ne tombe pas du ciel, qui surveille le travail des têtes chercheuses, et le secrétaire général de l'Elysée, Alexis Kohler (voir page 21), qui dépêche des émissaires tester des pistes auprès de certains élus, de droite comme de gauche. "On m'a demandé ce que je pensais d'une idée de réforme, après, qu'en fait Macron, je n'en sais rien", relate l'un d'eux.
Il y a le message, il y a le messager. Un président, parce qu'il est très exposé, a du mal à modifier son image. Mais le précédent de Mitterrand, l'homme avec la rose entre les dents de 1981 devenu le père de la nation sept ans plus tard, prouve que c'est possible. "Le Macron 2022, après tout ce qu'il a traversé comme tempêtes, a appris en exercice, lui qui n'avait pas de mandat avant, constate un fidèle. Mais il existe chez lui une hantise: ne pas savoir quel est le psychisme des gens." La crise des gilets jaunes est passée par là. L'année dernière, son ami Philippe Grangeon lui a fait passer une tribune d'un ancien conseiller de Matteo Renzi, ce jeune leader italien de centre gauche qui a fini balayé par une vague nationale-populiste sans précédent. Parmi les erreurs à méditer, ces deux-là : "Parler de méritocratie et d'opportunités ne suffit pas", il ne faut pas "oublier de parler à tous ceux qui, plus que la possibilité de se transformer, demandent simplement du respect pour ce qu'ils sont" ; "ne pas oublier que les arrière-gardes sont utiles quand les temps se font durs." Toute ressemblance...
Un ministre souligne à sa manière le plus grand danger : "l'arrogance". L'humilité n'a jamais été le point fort d'Emmanuel Macron, un visiteur récent en a été frappé : "Il est l'astre de Saint-Simon. Tout dépend de lui. Le reste - politique, administration ou société - n'est pas important. Il n'est pas devant le réel, il est couché dessus, rêvant. Il vit au milieu d'une cour extatique, il a déjà gagné l'élection. S'il la perdait, cela voudrait simplement dire que l'Occident est mort."
