Ce quinquennat avait 2 ans, déjà Marine Le Pen perçait sous François Hollande. Pendant le mandat de Nicolas Sarkozy, entre 2007 et 2012, le Front national gagne 2,5 millions de voix. De 2012 à 2014, il passe de la troisième à la première place. Aux élections européennes du 25 mai, il arrive en tête dans 71 départements. Comme si, selon le mot sans concession d'un élu socialiste, "nous subissions les mêmes dommages qu'avec le chef de l'Etat précédent, mais en plus fort, plus violent, plus accéléré". Le 26 mai, au lendemain des élections européennes, qui voient le Parti socialiste passer sous la barre des 14%, le Premier ministre, Manuel Valls, invité de RTL, est obligé de préciser, pour chasser les doutes : "Le quinquennat doit aller à son terme." On en oublierait presque que la mi-temps de cette présidence n'est pas encore atteinte.

"On ne regarde jamais suffisamment les résultats des élections européennes pour ce qu'elles révèlent sur le plan national", a écrit François Hollande (in Droits d'inventaires, 2009). Aujourd'hui, le pouvoir n'a qu'un mot à la bouche, "résultats", pour expliquer qu'un jour les courbes s'inverseront, qu'un jour le président redressera la situation. S'agit-il vraiment seulement de cela? "L'idée s'est répandue qu'il n'est pas à la hauteur de la fonction, c'est difficile de lutter contre cette impression", constate un ancien ministre de droite. Ce qui donne lieu, à gauche, à une traduction angoissée : et s'il était déjà trop tard?

L'image d'un chef d'Etat se cristallise rapidement, Nicolas Sarkozy "président des riches" en sait quelque chose. En avril, une maison de mode, spécialisée dans les accessoires de luxe, réfléchit à une campagne de publicité qui concerne François Hollande. L'affiche montre Julie Gayet portant un sac de marque. "Je pars en weekend avec ce sac, pas en scooter", dit la légende. Par précaution, pour éviter un procès, l'entreprise soumet le visuel de la publicité à l'Elysée. C'est peu de dire que le chef de l'Etat ne goûte guère à ce clin d'oeil, et il fait savoir sa réprobation...

"Où est Hollande 2?"

"A défaut d'améliorer sa cote, il faudrait déjà que François Hollande enrayât la dégradation de son image", commente un ministre parmi ses proches. "Il est condamné à surprendre, à aller sur des terrains où on ne l'attend pas", ajoute un visiteur du soir. L'interview du président sur BFM TV, le 6 mai, menée abruptement par Jean-Jacques Bourdin, est un premier contre-pied. Un ballon d'essai.

François Hollande a tout changé. Il a fait le ménage dans l'organigramme de l'Elysée, mais sans réduire le poids des visiteurs du soir (et du week-end). Il a nommé un nouveau gouvernement, remodelé la direction du PS, mais sans donner à l'opinion de vrais signes perceptibles de modification de politique. Il a tout changé - chez les autres. L'enfer, c'est vraiment eux ? Le chef de l'Etat, on le sait, interdit désormais les portables en Conseil des ministres. Le jour où la règle est introduite, il y va de son petit commentaire : "Il y a trop de gens qui sont addict." Certains ministres ont du mal à garder leur sérieux, tant le principal "addict", c'est lui.

Il n'en reste finalement qu'un à résister au changement. "Où est le Hollande 2 ?" s'interroge, dépité, l'un de ses collaborateurs. Le Hollande 1, c'est un ancien ministre d'envergure qui en parle le mieux : "Ses défauts masquent ses qualités, qui ne sont pas mortes. Comme homme politique stricto sensu, il est plus fort que Manuel Valls. Il garde l'intelligence, l'énergie et la force de travail, mais il retrouve les travers de management d'avant. C'est la façon dont il exerce le pouvoir qui est curieuse."

Attaché de presse de sa propre action

Le président continue ainsi de vouloir se mêler de la gestion quotidienne des affaires. "Il a adopté une altitude de vol qui ne se veut pas stratosphérique", note un communicant du gouvernement. Le 28 avril, il annonce, tel un ministre de l'Emploi, que le contrat de génération va être "renforcé", pour concerner également les PME n'ayant pas de seniors dans leurs effectifs.

Souvent, il se mue en attaché de presse de sa propre action. Le 20 avril, alors que les journalistes retenus en Syrie viennent d'être libérés, c'est lui qui indique, par SMS, aux journalistes de l'AFP l'horaire (8h55) et le lieu d'arrivée (aéroport militaire de Villacoublay) des exotages. Ses amis l'exhortent donc à prendre de la hauteur. "La crise l'a plongé dans une situation d'urgence, rappelle le ministre de l'Agriculture, Stéphane Le Foll.

Maintenant, il s'agit pour lui de relever les yeux au-dessus de l'horizon, d'assumer et de regarder plus loin." Un autre ministre, ulcéré par l'abondance des prises de parole du président, lui suggère de "parler à bon escient, [de] s'exprimer sur la nation, l'Europe, le climat, pour dire, de temps en temps, dans quel camp se trouve la France sur ces sujets". Un jour aussi, de la réforme territoriale...

Le 19 mai, François Hollande reçoit Marine Le Pen, accompagnée de deux vice-présidents du Front national, Florian Philippot et Jean-François Jalkh. Comme à son habitude, il se montre "extrêmement courtois", aux dires de ses interlocuteurs, qui trouveront que Vincent Feltesse, son nouveau conseiller chargé des élus, l'est beaucoup moins. La conversation ne déborde pas du cadre prévu, cette fameuse carte des collectivités locales. Seule petite surprise, le chef de l'Etat laisse entendre qu'en cas de référendum sur le projet il faudrait élargir la question, notamment en ce qui concerne le mode de scrutin pour les législatives.

Modifier la Constitution, vraiment? Avantage : c'est le seul moyen de réussir une réforme lisible. Inconvénient : cela suppose une aide de l'opposition ou un recours, donc, au référendum, dont on devine qu'il est un tantinet risqué par les temps qui courent. "On proposerait aux gens une augmentation de salaire de 1 000 euros, ils répondraient non tant l'envie de sanctionner le pouvoir est grande", lâche, amer, un ministre.

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Comment une réforme aussi absconse et éloignée des préoccupations quotidiennes des Français - la fusion des régions et la disparition des départements - peut-elle vraiment entraîner un rebond ? L'exécutif cherche à montrer qu'en actionnant l'une des seules manettes encore à sa disposition, le levier administratif, il garde un pouvoir effectif. Il veut aussi envoyer un signal marquant : "Ce qui crédibilise l'action réformatrice, c'est la réforme des collectivités locales, résume un ministre. C'est un peu le scalp qu'on nous réclamait. Cela montre à Bruxelles que nous sommes capables de conduire de vraies réformes de structure." Encore faut-il en avoir la force. "Un président à 18% de popularité, au lendemain de deux échecs électoraux, et alors que le socialisme municipal est déjà mort, est-il en mesure de réussir ?" s'interroge un parlementaire du PS.

Avec ce sujet, le chef de l'Etat se trouve au coeur des contradictions. En 2011, à peine la gauche vient-elle de remporter le Sénat qu'elle abolit la réforme des conseils généraux et régionaux voulue par Nicolas Sarkozy. François Rebsamen, alors à la tête des sénateurs socialistes, bat le rappel des troupes : "On a été élus par les grands électeurs pour supprimer le conseiller territorial."

Lors de la primaire socialiste, François Hollande se garde bien de montrer toute velléité de réforme de la décentralisation, soutenu qu'il est par la plupart des présidents socialistes de conseils généraux. Et c'est pourtant la gauche qui, à trois mois des élections sénatoriales, se lance désormais dans un projet comparable. Non sans avoir commencé par modifier le mode de scrutin des cantonales et revoir les contours des cantons, avant de décider de refondre l'organisation territoriale. Comprenne qui pourra.

Comment trouver un second souffle?

Depuis 2012, le pouvoir ne cesse d'être rattrapé par le passé. Par son projet, tellement en dehors de la réalité, selon le maire (PS) de Lyon, Gérard Collomb. Par l'ambiguïté sur laquelle s'est construite la victoire. "Pendant la campagne, nous avons eu plusieurs réunions avec des économistes, qui nous poussaient à la clarté sur les problèmes de compétitivité, raconte un ministre. Nous ne les avons pas suivis, car cela aurait donné un argument à la droite, qui venait d'instaurer la TVA sociale." Mais il a bien fallu se rendre à l'évidence après la présidentielle.

Pas plus hier, quand il se débattait dans les bas-fonds des sondages de la primaire socialiste, qu'aujourd'hui, Hollande ne s'avoue vaincu. Si son tempérament a une force, c'est celle-ci. "Il croit que l'économie est une affaire de cycles, raconte un ami. C'est son logiciel. Il pense donc que la conjoncture va se retourner. Après tout, cela finira bien arriver."

Mais comment trouver un second souffle ? "Allez sur le terrain, ne faites pas des visites furtives, lance-t-il un jour à ses secrétaires d'Etat réunis à l'Elysée. Il arrive que l'accueil soit bon, il arrive qu'il ne le soit pas : il faut se déplacer." Depuis son arrivée au pouvoir, il craint plus que tout l'enfermement dans la tour d'ivoire de l'Elysée. Un collaborateur ose une comparaison : "Plus tu l'enfermes, plus il s'évade. Il n'a pas changé. C'est l'Antonio Ferrara de la politique" - référence à une figure du grand banditisme, roi de l'évasion.

Bouger, pour ne pas se pétrifier

Que le président assiste, le 19 mai, à quelques jours des élections européennes, à une finale d'improvisation organisée par l'humoriste Jamel Debbouze dans un théâtre parisien, et il s'expose évidemment à des sarcasmes sur les réseaux sociaux et jusque parmi ses proches : "Il avait peut-être autre chose à faire." Bouger, pour ne pas se pétrifier. "Il n'est pas abattu, assure un membre du gouvernement. Il vit pour la politique, il s'occupe de tout : il est en même temps ministre de la Défense, du patronat, de la réforme territoriale."

Le trop-plein, à moins que ce ne soit la peur du vide. "Il est déjà dans une logique de survivant", note un ami de Manuel Valls. Dans pareille situation, le danger vient toujours d'abord de son propre camp. La gauche n'aime pas les chefs. Et celui-là encore moins. Pas seulement la gauche de la gauche, ou la gauche parlementaire. "Le président est conscient qu'il a, à l'intérieur de son gouvernement, des gens qui sont contre lui, d'autres qui sont d'abord pour eux et quelques-uns qui lui sont fidèles", relève un ancien ministre.

Dans la Ve République, tous les chemins du mécontentement mènent à l'Elysée. A un ami qui s'étonne, après les municipales de mars, de voir la cote du chef de l'Etat s'effondrer alors qu'il a utilisé la cartouche du remaniement gouvernemental, François Hollande répond: "C'est normal.

Les Français me font payer les municipales. Tu sais combien Nicolas Sarkozy a perdu après les municipales de 2008? 9 points! Moi, j'ai chuté de 7 points. Sarkozy avait payé. Je paie." Le 25 mai, le tarif est toujours aussi élevé. Les caisses de l'Etat ne seront bientôt plus les seules à être vides.