Les élections régionales en Hauts-de-France sont à la présidentielle ce que le Vietnam fut à la guerre froide. Un scrutin local, complexe pour le profane, mais dont l'enjeu dépasse les frontières du Nord. Une répétition générale avant 2022. Derrière une volonté commune de battre l'extrême droite, un conflit insidieux s'installe entre le patron des Hauts-de-France Xavier Bertrand (ex-LR) et LREM. Le premier utilise le scrutin comme rampe de lancement pour 2022, quand le parti présidentiel veut affaiblir ce candidat déclaré à la succession d'Emmanuel Macron.

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A moins de deux mois du vote, l'exécutif renforce son armée. Le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin sera candidat aux départementales de Tourcoing-2. Le garde des Sceaux, Éric Dupond-Moretti, a confirmé vendredi soir à La Voix du Nord qu'il allait participer à la bataille. Il viendra épauler le secrétaire d'Etat chargé des retraites Laurent Pietraszewski, à la peine dans les sondages. Crédité de près de 10% d'intentions de vote, seuil requis pour accéder au second tour, celui-ci est nettement distancé par l'actuel patron de la région et par son rival RN Sébastien Chenu. "Dupond-Moretti a davantage de notoriété, salue le député "Agir Ensemble" du Nord Dimitri Houbron. Il a une capacité de combat et une histoire que les citoyens des Hauts-de-France connaissent."

"Ils veulent faire perdre Xavier Bertrand"

"Je ne veux pas que cette terre file entre les mains du RN", assure Eric Dupond-Moretti. A droite, le combat historique mené par l'avocat contre Marine Le Pen ne fait guère illusion. Le camp Bertrand se sait visé par ce déploiement de troupes. "Ils veulent faire perdre Xavier Bertrand, quitte à donner la région au RN", s'agace le député LR Julien Dive. "C'est excellent pour Xavier, complète un proche. Ils lui offrent l'occasion de battre tout le gouvernement d'un coup." Les armes sont chargées. Le camp Bertrand ironise sur l'absence de projet local d'Éric Dupond-Moretti et insiste sur sa pile de dossiers Place Vendome. Le ministre de la Justice doit porter une loi sur l'irresponsabilité pénale, sur la lutte antiterroriste et la "confiance dans l'institution judiciaire".

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Concilier campagne et travail gouvernemental serait impossible. L'homme ne s'est pas encore confronté aux suffrages des Français et n'a jamais mené campagne. S'interroger sur son potentiel électoral est une entreprise incertaine. Dans la région, droite et LREM s'accordent sur un point : l'avocat peut mordre sur l'électorat de gauche et faire légèrement progresser la liste de la majorité. "LREM fera peut-être 12% et pas 8%, glisse le maire du Touquet Daniel Fasquelle. Mais ils ne pourront pas concurrencer LR et RN."

"Macron veut mettre Bertrand à genoux"

Cela tombe bien : ce n'est pas le but. LREM sait qu'elle n'a aucune chance de remporter la région. La majorité souhaite affaiblir Xavier Bertrand pour montrer qu'il ne peut battre seul le RN au second tour. Dépasser nettement les 10% est donc crucial. "Macron veut mettre Bertrand à genoux pour le contraindre à un deal entre les deux tours avec le candidat LREM", analyse un conseiller LR.

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Un tel accord aurait deux effets : il dévitaliserait la candidature présidentielle de Xavier Bertrand - comment se poser en opposant à Emmanuel Macron ? - et alimenterait le récit présidentiel : l'union LREM-LR est la clé pour vaincre l'extrême droite. Un député de la majorité assume : "Il faut obtenir un score suffisant pour lui forcer la main." Xavier Bertrand n'est guère dupe de ces manoeuvres. L'ancien ministre assure qu'il ne pactisera pas avec la majorité présidentielle. "Pas d'alliances au premier tour, pas d'alliances au deuxième, la même liste, le même projet", répète-t-il en boucle.

C'est là que tout se complique. Cette inflexibilité nourrit une partie de poker menteur entre les deux camps. La question est simple, la réponse est complexe. A défaut d'alliance, LREM devra-t-il se retirer pour faire barrage au RN ? Se maintenir au risque de faire gagner Sébastien Chenu ? Selon une enquête BVA, Xavier Bertrand ne l'emporterait que de deux points (36% contre 34%) en cas de maintien de la liste LREM. Lors des municipales, la direction de LREM avait imposé le désistement des candidats LREM arrivés en troisième position pour faire barrage au RN. Un an après, le parti n'a pas arrêté de stratégie pour les régionales en Hauts-de-France et laisse éclater ses divisions.

Le front républicain en question

Trois positions se dessinent. Des responsables de l'aile gauche plaident pour un retrait au nom du front républicain. Certains députés ne veulent pas en entendre parler. "Xavier Bertrand veut jouer la présidentielle sur la régionale ? Allons jusqu'au bout de sa logique et soyons durs avec lui, confie un cadre LREM. Je n'aurais aucun scrupule à le faire perdre. Si les électeurs des Hauts-de-France élisent le RN, ce sera leur choix."

D'autres temporisent. Le patron de LREM Stanislas Guérini assure au Monde qu'il faudra attendre de voir le "rapport de force au premier tour". La majorité doit donc obtenir le plus gros score possible pour aborder l'entre-deux-tours en position de force. Les arrivées de Dupond-Moretti et Darmanin s'inscrivent dans cette logique.

Avec 10,5% des voix, LREM n'aurait pas le poids politique suffisant pour maintenir sa liste. "Mais si Bertrand est derrière Chenu et qu'on est à 14/17%, c'est différent", analyse un député de la majorité. La majorité pourrait alors se maintenir, tout en imputant à la droite la responsabilité d'une absence d'alliance et d'une victoire du RN. "Et s'ils se retirent, ils se diront plus responsables que nous", prévoit un proche de Xavier Bertrand.

Un poker menteur dangereux

Le camp Bertrand se prépare à cette épreuve de force. Dans un entretien au Figaro, le président des Hauts-de-France rappelle à plusieurs reprises son engagement à "droite". Manière de dissiper tout brouillard idéologique avec la majorité.

Autour du candidat, on estime avoir les meilleures cartes. Un député LR analyse : "On est gagnant dans tous les coups. Ils se retirent ? C'est infamant pour le parti présidentiel. Ils se maintiennent et Xavier gagne ? Il sera renforcé et on pourra dire qu'ils jouent de la flûte quand ils disent combattre le RN. Ils font élire Chenu et éliminent Bertrand de 2022 ? Ils auront donné la région au RN et leur image de rempart au RN sera détruite. A leur place, je ferais presque en sorte de faire moins de 10%."

Ces calculs illustrent le rôle pivot du RN en vue de 2022. La tentation d'instrumentaliser le parti d'extrême droite effleure chaque camp. La démarche solitaire de Xavier Bertrand vise à préserver sa candidature à la présidentielle. L'appel à l'alliance de LREM est un moyen de l'anesthésier. Un jeu dangereux, estime une cadre LREM. "On ne peut pas prendre le risque de faire élire Chenu pour essayer de tuer la candidature présidentielle de Bertrand. Si le RN gagne des régions, cela va décomplexer les électeurs pour 2022."