Le Covid, puis l'Ukraine. Le tragique est revenu. Nous devrions en tirer au moins deux leçons avant l'élection présidentielle, pour choisir entre les personnes mais aussi pour juger leurs programmes.

Primo, nous avons sous le nez de quoi tourner le dos au néosouverainisme anti-européen. La vaccination massive a joué un rôle essentiel dans le contrôle de l'épidémie. Or, elle n'a été rendue possible que parce que l'Europe a joué le rôle d'une puissante centrale d'achat. Nous avons pu acquérir tous les vaccins dont nous avions besoin dans un bref délai. Des milliers de vies ont été préservées. Les hôpitaux ont surnagé. Nous n'y serions pas parvenus autrement.

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La guerre nous fait redécouvrir à quel point nous sommes faibles là où nous sommes incapables de nous unir. Aucun Etat d'Europe de l'Ouest n'a ni n'aura jamais, à lui seul, ce qu'il faut pour assurer la protection nécessaire de ses habitants dans le contexte géostratégique qui se dessine. Nous avons besoin de maintenir ou de créer les conditions politiques, financières, économiques et militaires d'une action - et d'une sécurité - collective crédible.

Le repli national n'a aucun sens. La Chine construit tous les quatre ans l'équivalent en volume de notre marine nationale. Et nos candidats populistes veulent se faire élire en nous faisant croire à des lendemains qui chanteraient si la France se retrouvait entre soi, autonome, libérée ? C'est à pleurer. Pas parce que c'est mal, mais parce que c'est suicidaire. Au demeurant, à toute chose malheur est bon : depuis quelques jours, chacun peut s'en rendre compte.

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Secundo, nous avons de quoi méditer sur l'action publique et, pour le coup, pas seulement au désavantage du trio Le Pen-Mélenchon-Zemmour. A part Valérie Pécresse et, sans doute, Emmanuel Macron, tous les candidats rivalisent d'ingéniosité dans la passion pour le désarmement de l'exécutif au bénéfice, dans le meilleur des cas, d'un Parlement restauré dans sa toute-puissance perdue et, dans le pire, d'un mélange de régime d'assemblée et de démocratie participative matinée de tirage au sort et de quelques autres joyeusetés du même ordre.

On nous explique que le pays n'est plus gouvernable parce que plus personne n'y est légitime pour gouverner. Après quoi, la foire bat son plein : il est urgent d'en finir avec les ordonnances, les élites, le droit de dissolution, le verrou sénatorial sur la révision de la Constitution, les ratons laveurs...

Les vertus de la démocratie

Mieux vaudrait ne pas perdre de vue que la qualité d'un système démocratique se mesure aussi à sa capacité d'adaptation, et donc à son aptitude à faire face à l'imprévu. Or, ce sont là des vertus qui ne s'épanouissent pas dans la palabre, l'obstruction partisane, les réunions de comités de citoyens et les procédures en neuf étapes. Même si tout n'a pas été parfait, l'Etat a su réagir avec une assez bonne efficacité aux milliers de problèmes sévères que posait son confinement (payer les salariés, éviter les faillites en série, passer des marchés publics, assurer le fonctionnement continu de la machine, etc.).

Cela a pu se faire parce que notre système juridique dispose des moyens d'agir sur-le-champ, de même qu'un vivier de hauts fonctionnaires capables et souvent dévoués. Au plus fort de la crise sanitaire, Matignon tournait avec une poignée d'hommes et de femmes. Des centaines de textes indispensables ont pu être pris, parfois dans l'heure. Le gouvernement, les élites, étaient aux manettes, et il se vérifie avec un peu de recul que nous n'avons pas tellement à nous en plaindre.

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Revenons au grand jeu de la diplomatie et de la défense nationale. Pense-t-on qu'il puisse se faire au grand jour lorsque volent les missiles et que les informations utiles sont secrètes ? Pouvons-nous, sans rire, songer à ne pas laisser le chef de l'Etat "en charge de l'essentiel", comme disait le général de Gaulle ?

Certes, la séparation des pouvoirs appelle un contrôle du Parlement. Les orientations de long terme doivent être débattues devant lui - la question du maintien durable de nos forces en opérations extérieures, par exemple. C'est indispensable et c'est heureux. Mais l'épreuve tragique du réel enseigne qu'il est parfois nécessaire de décider, vite, éclairé par le savoir de quelques-uns, assez seul devant l'Histoire. Dans le fond, c'est même ce qui donne son sens le moins contestable au principe de l'élection du président de la République au suffrage universel.