C'est la nomination la plus surprenante du gouvernement Elisabeth Borne ce vendredi 20 mai. A la tête du Musée national français de l'histoire de l'immigration depuis mars 2021, Pap Ndiaye est le nouveau ministre de l'Education et de la Jeunesse. Ce spécialiste de l'histoire sociale des Etats-Unis et des minorités, universitaire respecté, est un adepte du consensus.

Ce profil apparaît en rupture avec celui de son prédécesseur, Jean-Michel Blanquer, resté cinq ans à la tête de la rue de Grenelle. Pour le Snes-FSU, principal syndicat enseignant du second degré, "la nomination de Pap Ndiaye est une rupture avec Jean-Michel Blanquer à plus d'un titre". Mais "l'Education nationale ne se gouverne pas uniquement à coups de symboles", met-il en garde dans un communiqué.

Né d'un père sénégalais et d'une mère française, ce chercheur de 56 ans a été professeur pendant de nombreuses années à Sciences Po Paris. Il est apprécié de ses pairs et fait figure de "pointure" sur les questions liées aux minorités. Il entendait en effet faire du Palais de la Porte-Dorée à Paris, qui héberge notamment le Musée national de l'histoire de l'immigration, un berceau de débats sur les questions d'identité et de colonisation. Ses premiers mots en tant que ministre, lors de la passation de pouvoirs, résume sa vision de la mission qui lui incombe désormais :

"Mes premières pensées vont au monde des enseignants, qui est mon monde depuis toujours"

"Je suis un pur produit de la méritocratie républicaine dont l'école est un pilier"

"je suis peut-être un symbole celui de la méritocratie, peut-être aussi celui de la diversité. j'en tire un sens du devoir et des responsabilités qui sont les miennes

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"Dans le domaine de l'histoire, c'est quelqu'un qui a été innovant, il a su montrer une nouvelle manière d'appréhender le passé. Ses travaux sur la présence noire en France sont fondateurs", dit de lui l'historien Pascal Blanchard, historien spécialiste de la colonisation, auprès de l'AFP. "Sur tout ce qui touche aux minorités, il incarne des orientations qui ne sont certainement pas celles que Jean-Michel Blanquer a mises en oeuvre", analyse de son côté à l'AFP le sociologue Michel Wieviorka. "Il a également la chance de pouvoir nous faire circuler entre différentes cultures", les Etats-Unis, l'Afrique et la France, ajoute-t-il.

"Je m'assume tel quel avec ma couleur de peau"

Ancien élève de l'Ecole normale supérieure de Saint-Cloud, agrégé d'histoire et titulaire d'un doctorat obtenu à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), Pap Ndiaye est le frère aîné de l'écrivaine Marie NDiaye, prix Goncourt 2009. Il a étudié aux Etats-Unis de 1991 à 1996 et s'est fait connaître du grand public en publiant en 2008 La Condition noire, essai sur une minorité française, son ouvrage de référence.

En 2019, toujours avec l'envie de vulgariser ses sujets d'étude, il devient conseiller scientifique de l'exposition Le modèle noir, au Musée d'Orsay à Paris, sur la représentation des Noirs dans les arts visuels. Plus récemment, il a coprésenté en 2020 un rapport sur la diversité à l'Opéra de Paris. Lors de son arrivée à la tête du Musée national français de l'histoire de l'immigration, il déclarait à l'AFP que sa nomination était un symbole pour les jeunes "non-blancs", même si elle était "d'abord due" à son travail d'historien et à sa "longue carrière d'universitaire". "Je m'assume tel quel avec ma couleur de peau", ajoutait Pap Ndiaye, qui avait signé en 2012 une tribune appelant à voter pour François Hollande.

"Je suis un pur produit de la méritocratie républicaine dont l'école est un pilier", a déclaré Pap Ndiaye lors de la passation de pouvoir avec Jean-Michel Blanquer. Je suis peut-être un symbole, celui de la méritocratie, peut-être aussi de la diversité. J'en tire le sens du devoir et des responsabilités qui sont les miennes." Le nouveau ministre a adressé ses "premières pensées" au "monde des enseignants", qui est "son monde depuis toujours".

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Sa personnalité pourrait être un atout pour favoriser la réconciliation avec le monde enseignant, très critique à l'égard de Jean-Michel Blanquer. "Il est diplomate dans sa façon d'être aux autres. C'est bien car c'est un ministère qui a besoin de diplomatie", estime Pascal Blanchard. "C'est quelqu'un de très réfléchi, très posé", abonde Michel Wieviorka. "S'il a les moyens d'avoir la politique qu'il peut incarner, comme personnalité intellectuelle, je pense que nous irons dans une direction nouvelle".

La cible de l'extrême droite

L'extrême droite n'a pas tardé à déplorer la nomination de Pap Ndiaye. Plusieurs dirigeants du Rassemblement national (RN) et de Reconquête ont ciblé leurs critiques sur le nouveau ministre. "La nomination de Pap Ndiaye, indigéniste assumé, à l'Education nationale est la dernière pierre de la déconstruction de notre pays, de ses valeurs et de son avenir", a estimé sur Twitter Marine Le Pen, ex-candidate du RN à l'élection présidentielle.

"Emmanuel Macron avait dit qu'il fallait déconstruire l'Histoire de France. Pap Ndiaye va s'en charger", a réagi de son côté son rival à la présidentielle Eric Zemmour (Reconquête). Gilles Pennelle, responsable au RN des fédérations, et Julien Odoul, porte-parole du RN, ont qualifié le nouveau ministre de "militant immigrationniste".

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A gauche, plusieurs responsables ont fait part de leur étonnement quant à cette nomination. "Je n'arrive pas à comprendre ce que va faire Pap Ndiaye dans cette galère", a commenté la militante féministe Caroline de Haas sur Twitter.

"Je suis stupéfait de cette nouvelle. Pour moi Pap Ndiaye n'était pas du tout là-dedans. Ce qui est sûr c'est qu'il fallait 'déblanquériser' l'Education nationale", a réagi auprès de l'AFP le député La France insoumise (LFI) Alexis Corbière. Mais "ce coup médiatique, le seul de ce gouvernement terne, ne désamorcera pas la profonde colère dans l'Education nationale", estime-t-il.

Quant au chef de file des Insoumis Jean-Luc Mélenchon, il a salué "l'audace" de la nomination d'un "grand intellectuel", membre de "l'élite intellectuelle de notre pays". Avant de rappeler que Pap Ndiaye avait pris ses distances avec Emmanuel Macron, en juillet 2019, dans une interview au Monde: "Quant à Emmanuel Macron, au centre droit, s'il lui arrive de s'exprimer avec éloquence comme lors du 10 mai, à propos de la mémoire de l'esclavage, on peine à discerner une politique, ou même un point de vue consistant." Visiblement, le chef de l'Etat ne lui a pas tenu rigueur de ses propos.