"La citoyenneté est un ensemble de droits et de devoirs"

Par Gilles Finchelstein

Tel un réflexe pavlovien, le vieux débat sur le vote obligatoire refleurit à chaque élection marquée par une forte abstention - autant dire de plus en plus souvent.

Le vote obligatoire, maintenant ? C'est non. Dans le climat de défiance actuel, nul ne peut imaginer un responsable politique expliquer aux citoyens que le droit qu'ils ont choisi de ne pas exercer lors des élections régionales et départementales est devenu une obligation...

Le vote obligatoire, seulement ? C'est encore non. Un tel changement ne peut s'envisager qu'avec contreparties et compléments. La contrepartie la plus évidente - même si elle aurait pour effet de modifier en profondeur notre culture électorale - est de reconnaître le vote blanc comme un suffrage exprimé. Les compléments, quant à eux, sont fort nombreux dans la mesure où le vote obligatoire ne peut être qu'un élément d'un tout. Certains compléments concernent les élections proprement dites : inscription sur les listes facilitées, vote par procuration assoupli, élections locales regroupées. D'autres concernent la démocratie dans son ensemble : institutions rénovées, participation citoyenne renforcée. Les listes ne sont pas exhaustives...

Cela renforcerait la légitimité de la décision publique

Si ces deux préalables sont levés, pourquoi alors répondre oui au vote obligatoire ? Parce que cela renforcerait la légitimité de la décision publique : des élections sans électeurs, cela finit par être problématique. Parce que cela inciterait les citoyens à s'intéresser, au moins de temps en temps, à la chose publique : la citoyenneté, c'est un ensemble de droits et de devoirs. Parce que, surtout, cela obligerait les élus à ne pas se préoccuper seulement de "leurs" électeurs. Il y a, dans toutes les communes, des quartiers où la participation est famélique. Il y a dans le pays des catégories - les jeunes, les chômeurs, les milieux populaires - qui votent moins que les autres. Le vote obligatoire contribuera à rééquilibrer les politiques publiques. Et ce serait sans doute sa principale vertu.

Gilles Finchelstein est le directeur général de la Fondation Jean-Jaurès, proche du Parti socialiste.

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"L'abstention est un acte politique qu'il faut pouvoir mesurer"

Par Gaspard Koenig

Les élections régionales ont connu une abstention record, mais ce n'est pas le cas de tous nos scrutins : certains enregistrent une participation plus élevée. Il y a donc un problème spécifique lié à cette élection, notamment parce que les grandes régions redécoupées à la serpe ne veulent rien dire aux yeux des Français. On a vu les politiques tenter de rejeter la responsabilité de cette abstention sur les électeurs, alors que le problème vient d'abord de l'offre ! Un magasin qui n'écoule pas sa marchandise ne va pas obliger les clients à acheter ses articles ! Le risque, en voulant rendre le vote obligatoire, serait de casser le thermomètre du taux de participation.

L'abstention peut être un acte proprement politique, qui signifie le rejet non seulement des candidats mais de toute une organisation institutionnelle. On peut par exemple s'abstenir à la présidentielle parce qu'on conteste cette mise en scène plébiscitaire de la "rencontre entre un homme et un peuple". Une démocratie doit pouvoir tolérer en son sein cette forme d'extériorité à elle-même. L'écrivain Octave Mirbeau encourageait, dans un pamphlet, la "grève des électeurs" : "Les moutons vont à l'abattoir. Ils ne se disent rien, eux, et ils n'espèrent rien. Mais du moins ils ne votent pas pour le boucher qui les tuera." On peut ne pas être d'accord avec la pensée anarchiste de Mirbeau, mais ce qui importe, c'est de laisser aux citoyens cette possibilité critique radicale. Ce n'est pas un hasard si ce sont les formations politiques les moins libérales qui prônent la mise en place de cette obligation.

On ne va pas résoudre de cette façon la crise démocratique !

Enfin, gardons en tête que le vote obligatoire est un vieux serpent de mer, qui serait difficilement praticable. N'a-t-on pas assez d'obligations en France ? Imaginez que l'on distribue des amendes à la moitié de la population parce qu'elle n'est pas allée voter : on ne va pas résoudre de cette façon la crise démocratique ! La Belgique, souvent citée en exemple, a d'ailleurs arrêté depuis presque vingt ans de sanctionner les abstentionnistes...

Gaspard Koenig est le président du groupe de réflexion libéral Génération Libre.