Interdire le voile dans la rue au nom de la laïcité ? On se souvient de l'échange surréaliste entre Eric Zemmour, alors en pré-campagne, et une femme voilée de Drancy : "Là, vous respectez la laïcité" après qu'il l'eut convaincue d'ôter son voile. Si la laïcité telle qu'elle découle notamment de la loi de 1905 ne prévoit rien de tel et protège au contraire, sauf exceptions, la liberté de manifester publiquement sa foi, c'est au nom d'un esprit ou d'une tradition laïques supposés que le candidat à la présidentielle a pris position depuis pour l'interdiction des signes religieux visibles dans l'espace public.

En 2004, le FN s'oppose à la loi interdisant les signes religieux à l'école, Jean-Marie Le Pen dénonçant une initiative de "laïcistes extrémistes

Cherchant à conforter une prise de position dont nul n'ignore qu'elle vise essentiellement l'islam, Eric Zemmour s'est également prononcé pour l'interdiction de la kippa. Ce rééquilibrage tout relatif - quid des tenues et des signes des chrétiens ? - est à interpréter dans le cadre plus large de la volte-face de la droite dure et de l'extrême droite sur la laïcité. Ce virage sur l'aile est récent : comme le rappelait Laurent Bouvet dans La nouvelle question laïque, ce n'est qu'en 2010 que le Front national (FN) s'empare du thème de la laïcité ; une laïcité revue et corrigée dans un sens identitaire, c'est-à-dire comme un trait particulier de la culture nationale qui ne se sépare pas, au fond, de son histoire et de ses moeurs chrétiennes - de quoi justifier par là une différence de traitement entre les religions chrétiennes, qui auraient "appris" la laïcité chemin faisant, et l'islam qui lui demeurerait foncièrement étranger.

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Auparavant, les positions officielles étaient tout autres. En 2004, le FN s'oppose à la loi interdisant les signes religieux à l'école, Jean-Marie Le Pen dénonçant une initiative de "laïcistes extrémistes". Philippe de Villiers, aujourd'hui soutien d'Eric Zemmour, vote contre. La guerre contre les "laïcards" et en vertu d'une certaine conception de la famille, pouvait même justifier, pour une partie de cette droite proche des traditionalistes, des convergences avec l'islam conservateur : on l'a vu lors de la Manif pour tous. De telles alliances ne seraient plus de mise aujourd'hui : désormais, sous le terme largement usurpé de laïcité, l'ancien journaliste comme Marine Le Pen mènent une bataille culturelle revendiquée contre l'islam.

Une rupture avec la loi de 1905

Or, non seulement l'interdiction de tout signe religieux ostensible dans l'espace public marquerait une rupture avec la lettre et l'esprit de la loi de 1905, mais elle placerait la France dans une situation unique parmi les démocraties occidentales. Sur le plan juridique, on voit mal comment une telle mesure serait compatible avec les engagements internationaux et européens de la France en matière de liberté de conscience et de religion ; elle ne le serait d'ailleurs pas davantage avec nos principes constitutionnels. On le sait, l'objection est vite balayée par Eric Zemmour : au moyen, peut-on supposer, d'un référendum constitutionnel, il compte désengager la France de la Convention européenne des droits de l'homme et s'exempter des obligations prévues par les textes européens, mais aussi supprimer le "bloc de constitutionnalité", c'est-à-dire notamment priver la Déclaration de 1789 d'effet juridique.

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On mesure mieux l'ampleur du bouleversement qu'impliquerait une telle proposition : elle n'est pas un "simple" durcissement de la laïcité, mais un changement radical de la philosophie et de la pratique de l'Etat de droit et des principes républicains - à plus forte raison si la mesure ne visait qu'une seule religion ou deux, comme Marine Le Pen et Eric Zemmour le suggèrent. Alors, il ne faudrait pas seulement changer la Constitution, mais bien changer de Constitution, car les principes essentiels qui y sont rappelés dans son préambule et ses premiers articles, à commencer par le principe d'égalité, en seraient ignorés.

Autant Eric Zemmour n'est pas du genre à s'encombrer du principe de réalité, autant Marine Le Pen n'ignore sans doute pas que sa proposition est, en pratique, irréalisable, sauf à changer de régime. Supprimer le voile dans l'espace public, une idée laïque ? Surtout un bon vieux chiffon rouge à agiter en période électorale. Et après ? Il y a sans doute plus de cynisme chez Marine Le Pen que d'aspiration à larguer les amarres démocratiques ; chez Eric Zemmour, c'est plus incertain.