Et soudain la voix se fait murmure. Attablée au café parisien Le Select, l'éditrice jette un coup d'oeil derrière son épaule droite, un autre derrière son épaule gauche, et lâche : "On n'a jamais vu un truc pareil." Le "truc" qui fait si peur à cette professionnelle du livre s'appelle Vincent Bolloré. Ou plus précisément la prise de contrôle par le milliardaire breton du groupe Lagardère, et donc de Hachette Livre, le leader de l'édition française, qui comprend, notamment, Grasset, Stock, Fayard, Calmann-Lévy, JC Lattès, Larousse, Hatier, le Livre de poche... Jusqu'ici, le grand patron détenait le n° 2 du secteur, Editis, via son groupe Vivendi. C'est-à-dire, notamment, Julliard, Plon, Perrin, Robert Laffont, Le Cherche Midi, 10/18, Bordas, Bouquins, Le Robert, Nathan, Pocket, la Découverte... Le rapprochement annoncé des deux entités secoue tout l'univers de l'édition. Impossible de savoir à l'avance à quoi ressemblera le nouveau mastodonte. "Je suis dans le secteur depuis quelques lunes. Mais avec ces fusions, je n'ai jamais vu une ambiance pareille, tout le monde est inquiet", résume l'éditrice Betty Mialet, ex-Julliard désormais à la tête de Mialet-Barrault éditeurs, dont les débuts remontent... à 1973. Le milieu du livre français est un monde à part : un tout petit marché (10 fois moins important que le secteur automobile, par exemple), à l'équilibre aussi précaire qu'un jeu de mikado. Enlevez un bâtonnet, et c'est tout l'édifice qui semble sur le point de s'écrouler. A deux mois de la présidentielle, la peur est bien sûr politique. Mais les enjeux sont avant tout économiques.

"Un écosystème déprimé, dans un état second névrotique"

Vincent Bolloré se contentera-t-il de garder Hachette en vendant Editis à une holding, pour ne pas effrayer les autorités européennes de la concurrence qui lui interdisent d'exercer un monopole commercial ? Ou décidera-t-il de créer une nouvelle entité, en vendant ici une partie du livre scolaire, là un des deux organes de diffusion, pour contenter Bruxelles ? Cette deuxième option, celle d'une vente "par appartements" des maisons les moins sexy d'Editis, est la plus souvent citée. C'est aussi celle qui inspire le plus d'inquiétude. "Je l'appelle le scénario de l'étoile de la mort. Toutes les cartes du secteur seraient rebattues et nous traverserions un moment de profonde déstabilisation", confesse une éditrice chez Editis. Car les deux groupes possèdent leur propre organe de distribution, un outil industriel indispensable qui gère le stockage et la distribution des livres jusqu'aux points de vente. A qui sera vendu celui d'Editis, Interforum ? Et quel intérêt aurait un acheteur à s'en saisir sans les maisons d'édition attenantes, qui fournissent la matière première, les livres ? "Ce scénario est indémerdable, jure un patron de maison dans la tourmente. Il s'agit de chirurgie lourde avec du sang sur les murs et de la casse sociale." Une crainte confirmée par Vincent Montagne, président du Syndicat national de l'édition, qui aimerait que la Commission européenne bloque totalement la fusion pour éviter une trop grande concentration. "Ce n'est pas comme au Monopoly, "File-moi la rue de la Paix et je te donne l'avenue de Courcelles". L'édition, c'est une épicerie où chaque titre est une aventure à lui tout seul", explique-t-on dans son entourage. L'inquiétude contamine tous les acteurs de l'édition, des attachés de presse aux libraires, des éditeurs aux patrons de maisons, jusqu'aux auteurs. "Tout l'écosystème est très déprimé, plongé dans un état second névrotique", jure un directeur de collection. Françoise Nyssen, Antoine Gallimard, Arnaud Montagne, Gilles Haeri... Les grands patrons de l'édition ont tous exprimé publiquement leurs angoisses d'un tel montage. Mais ils sont aussi suspectés, en privé, de vouloir acheter certaines maisons en cas de vente "au détail".

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A l'incertitude économique s'ajoute une crainte politique. Et si Bolloré imposait à ses maisons son prisme de droite dure, comme il l'a fait au sein de ses chaînes télé ou à Europe 1 ? "Ce qui vient est une tragédie", assène un historique du groupe Hachette, qui ne voit pas pourquoi Bolloré changerait tout d'un coup ses méthodes. Interventionniste et autoritaire.

Chez Editis, la question Zemmour et Lise Boëll

Pour deviner ce qui les attend, tous les regards sont tournés vers le groupe Editis, déjà dans le giron de Bolloré depuis quatre ans. Officiellement, la direction s'insurge contre "les procès intellectuellement malhonnêtes" faits au groupe, et rappelle qu'ils publient de nombreux auteurs de gauche. Mais en interne, l'arrivée quasi concomitante de Lise Boëll (l'éditrice historique de Philippe de Villiers) à la tête de Plon et de son auteur Eric Zemmour (autoédité mais distribué par Editis), a fait s'étrangler plus d'un salarié. "Faire croire que l'arrivée de l'un n'est pas liée à l'autre est un mensonge absolu", lâche un observateur du secteur, pour qui les négo-ciations ont forcément fait partie du même "package". "Un fantasme", jure à L'Express Lise Boëll. Difficile d'y croire, tant le polémiste est étroitement lié au milliardaire : avant de se déclarer candidat, Eric Zemmour bénéficiait chaque soir sur CNews d'une tribune exceptionnelle ; la propre soeur du magnat fait d'ailleurs partie de ses gros donateurs, selon Mediapart. De peur de déplaire à Vincent Bolloré, les éditions Plon ont par ailleurs renoncé à publier la première biographie non autorisée de Zemmour (par le journaliste de L'Express Etienne Girard), bien que le projet ait déjà été signé et en partie payé.

Le patron de Vivendi, Arnaud de Puyfontaine, lors d'une assemblée générale du groupe, le 21 avril 2016 à Paris

Le patron de Vivendi, Arnaud de Puyfontaine, lors d'une assemblée générale du groupe, le 21 avril 2016 à Paris

© / afp.com/ERIC PIERMONT

La question de l'ingérence se pose d'autant plus que la directrice générale du groupe, Michèle Benbunan, avait expliqué à ses équipes que, elle vivante, jamais Eric Zemmour ne serait publié chez Editis. Devant certains éditeurs, elle n'a d'ailleurs pas caché que ni elle ni son secrétaire général Jean Spiri n'étaient à l'origine du recrutement de Lise Boëll : ils venaient d'installer, quelques mois plus tôt, Céline Thoulouze à la tête de Plon. L'affaire s'est donc conclue plus haut, avec le patron de Vivendi, Arnaud de Puyfontaine, l'homme de confiance de Vincent Bolloré.

Chez Plon, l'arrivée de Boëll est d'autant plus commentée que la greffe se révèle vite catastrophique... Pendant que Céline Thoulouze s'apprête à déménager pour la maison Nil, avec 12 collaborateurs sur 14, les salariés se plaignent d'un management brutal de la part de la nouvelle directrice et de ses deux adjoints. En attendant les résultats de l'enquête diligentée par un audit externe, cette grande bavarde est tenue au silence, et ne peut même pas s'adresser à ses équipes. La maison historique du général de Gaulle semble marcher sur la tête.

Le numero 2 de

L'autocensure et la volonté de plaire à l'actionnaire ont-elles gagné d'autres recoins d'Editis ? Chez Robert Laffont, certains ont remarqué que Sophie Charnavel s'était entichée de Tugdual Denis. L'auteur a publié un livre sur François Fillon, un autre sur Edouard Philippe, possède une belle plume et l'art de se faire des amis ; Arnaud de Puyfontaine l'apprécie. Il est le n° 2 de l'hebdomadaire de la droite extrême Valeurs actuelles. Son journal est le fer de lance de la campagne d'Eric Zemmour, à tel point que Marine Le Pen considère désormais certains de ses journalistes comme des espions à la solde de son rival. Lorsque Vincent Bolloré impose son casting à la tête des titres de presse du groupe Lagardère, le nom de Tugdual Denis circule pour diriger Le JDD. Et quand son éditrice lance Deux mille vingt-deux, une revue de bonne facture sur la campagne présidentielle, le journaliste lui ouvre son carnet d'adresses, commande des papiers, assure une partie des relectures. Un travail de corédacteur en chef de l'ombre : le mook, contrairement à l'usage, n'a pas d'ours, cet organigramme où apparaissent les noms et fonctions de chacun. Récemment, Sophie Charnavel a cherché un auteur pour écrire un livre sur Sarah Knafo, la compagne du candidat de Reconquête ; c'est à Tugdual Denis qu'elle a demandé des noms de journalistes politiques.

Au sein du groupe Hachette, la panique monte. Personne ne sait si Sophie de Closets, patronne de Fayard, va rester en place. Son nom circule pour diriger Flammarion, dont le siège est vacant. Une belle opportunité mais aussi une occasion pour elle de fuir la galaxie Bolloré. Chez Grasset, l'ambiance n'est pas plus sereine. Comment imaginer que Vincent Bolloré laisse à son poste Olivier Nora, le PDG de la maison depuis vingt-deux ans, qui revendique son indépendance ?

La peur s'infiltre même en dehors du périmètre d'Editis et de Hachette, où l'on craint cette fois que le nouveau mastodonte mette en avant des "synergies" avec ses médias, Europe 1, Le JDD, Paris Match, CNews, pour convaincre les auteurs. "Il est fort probable que beaucoup d'auteurs de best-sellers soient captés par des maisons qui proposent des plans médias avec lesquels les autres ne pourront pas rivaliser", note Françoise Nyssen, la patronne d'Actes Sud, qui alerte sur les dangers d'une uniformisation du secteur. "Vous imaginez si sur la plage on avait tous le même coquillage ? Quelle tristesse !" s'exclame l'ancienne ministre de la Culture. Une chose est sûre : dans cette guerre des nerfs, les considérations économiques occupent davantage les esprits que la liberté éditoriale.