Dans le récit à venir du quinquennat Macron, cet épisode-là restera à coup sûr, non par son éclat, mais par sa charge symbolique. La semaine même où le président prétendait vouloir muscler sa jambe gauche, atrophiée faute d'avoir suffisamment servi, son ministre de l'Intérieur faisait la leçon à Marine Le Pen, coupable selon lui d'être trop mou du genou. Etonnez-vous après ça que le macronisme marche de travers ! On annonce aujourd'hui que pour la campagne de sa possible réélection le président entend retrouver son élan en se calant sur la ligne qui fut celle de ses premiers succès, "ni gauche ni droite", ligne qui dans les faits avait d'ailleurs été plutôt celle du "et gauche, et droite". On retiendra donc, pour faire simple, que le macronisme est un éclectisme avant d'être un équilibre. Son carburant est le mélange. Sans lui, c'est la panne, et c'est ainsi qu'à l'heure du dernier coup de reins se repose cette question qui n'aura pas cessé de hanter le règne qui s'achève : de quoi Macron est-il le nom ? Autrement dit, quelle est sa véritable carte d'identité politique ?

Si la question perdure, c'est que la réponse n'est pas simple. L'intention de départ, celle qui s'est révélée une fois passée la formalité de l'élection, était clairement néolibérale. Elle s'est fanée de crises en crises, et la dernière en date, celle du Covid, a été l'occasion d'une "réinvention". Tournant ou simple parenthèse ? Le macronisme du moment, en tout cas, a changé pour un temps de logiciel : hier d'émancipation, il est devenu de protection sur les plans tant social que sociétal. Pour parler comme Régis Debray, il était démocrate, et le voilà soudain teinté de républicanisme, tout au moins en parole.

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Si un doute demeure sur la solidité de cette conversion plus subie que voulue, c'est en raison d'un souvenir persistant. Balzac n'appartient pas au panthéon littéraire du président. C'est pourtant dans son oeuvre que se trouve la clef, lorsqu'il raconte à la fin de Splendeurs et misères des courtisanes comment Vautrin est reconnu par ses anciens compagnons de chaîne. Au bagne, avant qu'il ne se fasse la belle, sa jambe était entravée, et il en a gardé une légère claudication. Dans l'argot pénitentiaire, précise Balzac, Vautrin "tirait à droite".

Un unijambiste de gauche qui tirerait à droite, ça ne peut pas marcher

Emmanuel Macron aussi, à sa façon, même s'il appartient bien sûr à une tout autre corporation. Son boulet, celui qui explique le déséquilibre persistant de sa démarche, date du début de son mandat. Il a beau être ancien, sa trace demeure dans l'image présidentielle. Comme ses prédécesseurs, Nicolas Sarkozy et François Hollande, le président, quoi qu'il ait fait par la suite, reste à jamais identifié, pour la grande opinion, aux premiers choix du quinquennat. Ils sont avant tout fiscaux, et, en cela, ils indiquent une orientation politique. Ils sont comme une marque de fabrique que rien ne peut entièrement effacer.

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Puisque l'oubli est illusoire, il faut donc compenser. C'est toute l'histoire de ce "macronisme de gauche" dont on voit bien l'intention lorsqu'il faut redonner à l'attelage présidentiel une direction moins biaisée. Le plus simple, en la matière, est de lui donner un visage censé traduire une influence. Est "macroniste de gauche", quiconque vient de la gauche. Mais si tel est le critère, alors n'est-ce pas Emmanuel Macron lui-même qui devrait servir de maître étalon, lui qui, tel le saumon, a remonté dans sa prime jeunesse tous les courants du PS - chevènementiste, rocardien, hollandais enfin ? Tout cela est évidemment absurde, et on l'a vite constaté. Un unijambiste de gauche qui tirerait à droite, ça ne peut pas marcher. C'est le gadin assuré, surtout s'il est président. Pour suppléer, on a bien pensé à Jean-Yves Le Drian. Sauf que le ministre des Affaires étrangères, sorte de baron d'Empire rallié à la Restauration, est étranger à ces logiques binaires. Il est plus breton que de gauche.

Plus sérieusement, dans ces jeux d'équilibre dont Emmanuel Macron voudrait faire la synthèse, les appellations d'origine contrôlées n'ont de sens et, partant, de crédibilité qu'en étant adossées à des politiques qui leur soient conformes. Or, dans le cheptel macroniste de haut niveau, qui incarne le mieux aujourd'hui une ambition que l'on dira "de gauche" tant elle se veut protectrice, redistributive et dépensière ? Quel est ce ministre dont l'aura vient compenser tout le reste et accréditer l'idée que, pour la suite, la ligne présidentielle sera droite et non à droite ? Ce ministre évidemment, c'est Bruno Le Maire. On conviendra que ce simple constat suffit à affoler les boussoles de la politique. Ce qui est peut-être l'unique vérité du projet Macron.