Ne réveillez pas un Français qui dort : si jamais il se réveillait, il aurait sous les yeux le triste spectacle que nous offre une classe politique en pleine déréliction. Entre sourires composés et familles politiques décomposées, bourdes d'estrade et petits meurtres en coulisses, il n'y a que les populistes et les extrémistes pour jouir à gorge déployée de l'effondrement du débat démocratique, réduit à un combat de fête foraine.
Or les Français ne goûtent pas ce triste spectacle. Seule la joie mauvaise de voir le sang gicler sur le ring en retient certains, laissant la part belle aux champions du genre, Eric Zemmour et Jean-Luc Mélenchon. C'est cruel pour Marine Le Pen, au bord de lancer au polémiste "Vous n'avez pas le monopole du glaire". Pas de quoi s'apitoyer pour autant : l'héritière de l'entreprise familiale issue des tréfonds de la collaboration et de l'OAS, plus édulcorée que "dédiabolisée", conserve toutes les chances d'une défaite au second tour.
Les ex ne se comportent pas en sages, mais en fossoyeurs
C'est surtout terrible pour la droite et la gauche républicaines qui, de primaires ratées en programmes bâclés, n'ont pu solder en quelques semaines des années, voire des décennies d'absence d'analyse des maux et des attentes des Français. La décomposition du paysage politique n'est pas achevée : tandis que la gauche française, la plus faible et la plus morcelée d'Europe, n'est plus que ruines, la droite classique agonise ; parrains et prétendants, qui savonnent consciencieusement la planche de leur candidate, y travaillent avec ardeur. A droite comme à gauche, les sortants qui ont été sortis ne tournent pas la page et, faute de pouvoir redevenir ce qu'ils ont été, ils mettent un soin jaloux à ce qu'aucun surgeon ne grandisse. Quitte à favoriser les extrêmes et empêcher leur camp de se relever. Les ex ne se comportent pas en sages, mais en fossoyeurs. Au pouvoir, ils se sont crus faiseurs de miracles : dans leur retraite, ils ne sont que des faiseuses d'anges.
Les sujets d'intérêt public ne manquent pourtant pas : pouvoir d'achat, éducation, santé, sécurité, immigration, laïcité, équilibres mondiaux, réchauffement climatique, logement, inégalités... Or l'examen des propositions des candidats déclarés est un festival de généralités, où l'imprécision le dispute à l'imprécation révélant, là encore, un amateurisme inquiétant pour des prétendants au fauteuil de De Gaulle et de Mitterrand. Les candidats ne sont pas seuls en cause : c'est aussi tout un personnel politique dont le niveau s'est affaissé, qui témoigne son indifférence décomplexée à la soutenabilité financière, à la faisabilité technique ou même à la simple constitutionnalité des mesures qu'on propose. En dehors des plus exaspérés, qui peut croire à tous ces avions de campagne qui ne voleront jamais ? Ni le doublement des salaires des profs de Mme Hidalgo, ni le doublement des peines dans certains territoires de Mme Pécresse, ni le revenu universel financé sur... "l'ISF climatique" de M. Jadot ni, bien sûr, les comptes fantastiques de M. Mélenchon ou les menées dictatoriales de M. Zemmour ne tiennent debout. Même leurs électeurs le savent.
Union nationale
Alors ? Alors tout pousse vers une réélection sans coup férir d'Emmanuel Macron, président sortant qui mène campagne comme Steven Bradbury, le patineur australien qui s'est rendu célèbre en remportant l'or olympique en 2018 sans livrer bataille, en attendant de l'arrière la chute de ses adversaires. Dans ces conditions, un deuxième quinquennat, pourquoi pas, puisque les Français semblent s'y résoudre ? Certes, mais un deuxième quinquennat pour quoi faire ?
Si le président attend habilement le dernier moment pour se dévoiler, il ne pourra éviter d'y répondre. D'abord parce qu'il court le risque d'être mal réélu ; ensuite parce qu'il devra composer, dès sa réélection, avec la course des petits chevaux de 2027, y compris parmi ses soutiens. Enfin et surtout, parce que la France de 2022 n'est pas plus unie, ni plus apaisée, ni plus solidaire, qu'en 2017. Là est le principal défi : et quand bien même ses prétendants ne semblent pas en mesure de le relever aujourd'hui, Emmanuel Macron doit, à nouveaux frais, faire ses preuves et convaincre sur ce terrain-là, celui de l'union nationale. Le seul qui compte véritablement.
