Qu'y a-t-il d'aussi secret et opaque que le PC Jupiter, le fameux bunker situé au sous-sol de l'Elysée ? Sans doute les discussions qui s'emballent, s'étirent, se tendent une fois l'an, au cinquième étage de Bercy, au moment où le ministre des Comptes publics doit négocier avec ses collègues le montant des crédits qui leur seront alloués. Avant la proclamation, le 23 juillet par Bruno Le Maire, des budgets des différents ministères pour l'année à venir - qui ont augmenté globalement de 7 milliards d'euros cette année, Covid-19 oblige -, chaque ministre a dû défendre son pré carré devant Gérald Darmanin il y a quelques semaines, puis Olivier Dussopt pour les nouveaux entrants et les transférés vers d'autres portefeuilles.
Et pourtant... Pas un mot. De là à parler d'omerta, il n'y a qu'un pas, tant les membres du gouvernement, même les plus prolixes, préfèrent taire les coulisses de leur entrevue, de ce moment un brin désagréable durant lequel, accompagnés de leurs conseillers budgétaires, ils demandent les dernières rallonges et doivent trouver un compromis sur les quelques points de friction qui subsistent après les accords ficelés entre cabinets. Il n'est pas seulement là question de millions en plus pour les uns, de milliards pour les autres. Le nerf de la guerre n'est pas qu'économique, il est bel et bien politique. Négocier avec succès ses futurs deniers, c'est négocier à la hausse sa future influence auprès de ses équipes et de son administration. Bref, son aura. Son leadership. "Si vous dites que vous n'avez pas eu ce que vous vouliez, vous n'avez plus qu'à disparaître : vous n'êtes plus puissant et vous perdez en crédibilité, souffle un membre du gouvernement. Dire 'J'ai demandé 100 et j'ai eu 90', c'est une marque de faiblesse ; et dire 'J'ai demandé 100 et j'ai eu 110', ça crée des jalousies chez les copains..."
"Roselyne a de la bouteille..."
Malheureusement, la joute se solde, 9 fois sur 10, par une fin de non-recevoir. Même s'il faut tendre l'oreille pour l'entendre, Dussopt serait plus dur en affaire que son prédécesseur. "Je m'attache à ce que le climat soit serein. Le ministre du Budget doit être un bon pédagogue, il l'est parce qu'il est fort. Il faut répéter les choses, répéter les choses... Et, à la fin, dire non, même si ça ne me fait pas plaisir", ponctue le gardien du coffre-fort Olivier Dussopt avec un sourire un peu gêné. Mais l'Ardéchois, comme Gérald Darmanin avant lui, a dû faire face à de fortes têtes.
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Au sein de l'équipe gouvernementale, certains sont particulièrement rodés à l'exercice. C'est le cas d'une nouvelle entrante dans l'équipe Castex : Roselyne Bachelot. Rompue à trois mandats ministériels, elle sait tout de ces passes d'armes. "On s'est vus, on a échangé des SMS ; tout ce que je peux vous dire, c'est que Roselyne a de la bouteille...", s'amuse Dussopt. On devine aisément qu'il a dû batailler ferme face à l'Angevine, dont le budget a finalement été rehaussé de 150 millions. Même si celle-ci avait déclaré, le 13 juillet sur LCI, qu'il ne s'agissait pas "d'aller pleurnicher à Bercy pour obtenir un dixième de point supplémentaire". Dans les couloirs du ministère, on rit volontiers de cette saillie : "Tout le monde a mal compris ce qu'elle entendait par-là : oui, elle n'allait pas pleurnicher pour un dixième, mais plutôt pour un point complet !"
Une plaidoirie particulière
A l'inverse, Eric Dupond-Moretti, lui, passait son premier baptême budgétaire, avec l'assurance que son ministère obtiendrait une augmentation substantielle (450 millions d'euros de plus, soit +6% par rapport à 2020). Tout gouailleur et rhétoricien qu'il est - il arrivait à Olivier Dussopt de plaisanter, impressionné, sur son futur entretien avec l'avocat -, le nouveau ministre de la Justice s'est frotté à une plaidoirie dont il n'avait ni l'habitude ni les codes.
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On souffle même, avec tendresse, qu'il semblait un tantinet apeuré à l'idée de savoir à quelle sauce il allait être mangé. Effrayé, Acquitator ? "Ça s'est très bien passé, balaie le ministre du Budget. Ce n'est pas un spécialiste de la nomenclature budgétaire, mais il est rentré dans les négociations par le prisme des victimes, avec sa connaissance académique, presque scientifique du système judiciaire."
SMS plaintifs et filouteries
De telles tractations ne se mènent pas à terme sans leurs lots de malices et de fourberies. En parallèle du Budget de l'Etat, le gouvernement planche également sur son plan de relance de l'économie française, à hauteur de 100 milliards d'euros. Et certains profitent de l'ouverture des vannes pour tenter de gagner d'un côté ce qu'ils n'avaient pu soutirer de l'autre. L'occasion fait le larron.
"Il faut veiller à ce qu'on n'inscrive pas de dépenses structurelles dans le plan de relance et cela fait partie des points de vigilance sur lesquelles il ne faut pas se faire avoir", indique Olivier Dussopt. Au risque de froisser Bruxelles, qui ne tolère que le déficit conjoncturel. Puis, il y a les filouteries qui passent sous les radars de Bercy. Les petites surprises entre amis. Comme lorsqu'un ministre avait supprimé une subvention de ses dépenses en expliquant qu'elle devrait être à la charge de l'un de ses collègues... Sans jamais lui en avoir parlé au préalable, bien entendu.
Et dans le domaine des manoeuvres sous-marines, une discipline est devenue reine : "Le petit jeu des ministres, c'est d'écrire au moins un SMS à Emmanuel Macron ou au Premier ministre pour leur dire 'C'est inadmissible, regarde comment je suis traité'", explique un membre du gouvernement qui n'officie pas à Bercy.
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A écouter derrière les portes au 12, quai de la Râpée, le spécialiste de la pratique se nomme Jean-Michel Blanquer, le ministre de l'Education nationale proche du président de la République et de son épouse. Est-ce cet appel à l'aide qui lui a permis de voir son son budget rehaussé de 1,3 milliard d'euros ? "Ce n'est pas agréable d'apprendre qu'untel ou unetelle a voulu vous court-circuiter, admet sans détour Dussopt. En plus, ça finit toujours par se voir, et souvent assez vite. Mais que voulez-vous, ça fait partie du jeu..." Peut-être le seul jeu où perdants et gagnants s'unissent dans le silence.
