29 avril 2022. D'un pas lancinant mais déterminé, un homme monte les marches du perron de l'Élysée. Il porte une veste trois-boutons vert olive, le genre de costume dont raffolaient les dandys de la IIIe République, et un chapeau pour se protéger de la pluie. Sous les parapluies agglutinés dans la cour, certains ne peuvent réfréner les comparaisons : "On dirait François Mitterrand !" L'homme, qui s'apprête à serrer la main d'Emmanuel Macron avant de lui prendre son fauteuil de président de la République, c'est Bernard Cazeneuve. Il en a caressé l'idée depuis si longtemps mais toujours s'est retenu de l'exprimer ainsi, lui le raisonnable, le sage, le pudique. Parfois, le soir devant le miroir, il reprochait à la jeune version de lui-même de ne pas avoir été assez audacieux. C'est désormais chose faite.

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Cette scène-là, beaucoup l'ont imaginée. "Si Cazeneuve y avait été en 2016, il serait peut-être président à l'heure qu'il est. S'il est aussi dur avec Emmanuel Macron depuis, c'est sans doute parce qu'il voit en lui ce qu'il aurait pu être", pense savoir un ministre très proche de l'actuel chef de l'État. Alors, ce sera 2022 ? Ils sont nombreux à en avoir rêvé jusqu'à en préparer le scénario. Un scénario qui a même séduit l'intéressé et qui démarre la veille des élections européennes en 2019. Le scrutin s'annonce épineux pour les socialistes.

"Tout était prêt"

Le premier secrétaire Olivier Faure ne souhaite pas être le candidat d'une si lourde défaite. Il appelle Ségolène Royal, sonde Jean-Christophe Cambadélis, propose à Christiane Taubira et Bernard Cazeneuve de leur rétrocéder la patate chaude. Ce dernier dit non. Il a une autre date dans sa ligne de mire : l'élection présidentielle d'avril 2022. Avec un petit groupe de camarades socialistes, dont certains membres du gouvernement qu'il dirigeait aux dernières heures du quinquennat Hollande, il s'y attelle sérieusement.

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"Tout était prêt", confirme Christophe Sirugue. L'ancien secrétaire d'Etat à l'Industrie a été chargé de trouver un référent "cazeneuviste" dans chaque département de métropole et d'outre-mer. "Très rapidement, j'ai eu plus d'une centaine de personnes prêtes à soutenir Bernard. Je leur ai dit : quand on vous donnera le top, vous fédérerez des gens du et hors du PS pour lancer ce qui doit ressembler à une campagne." Dans cette équipe de campagne qui ne dit pas son nom, on croise Matthias Fekl, l'ancien ministre de l'Intérieur, mais aussi l'ex-secrétaire d'Etat Clotilde Valter, le sénateur Patrick Kanner et la députée Valérie Rabault. "J'alimentais Louis Schweitzer en notes politiques", se souvient Kanner. L'ancien patron de Renault - un ami de celui qui fut maire de Cherbourg - se charge de construire un programme. Les socialistes sont emballés alors que leurs concurrents écologistes ont le vent en poupe. Un cadre lui promet : "On te déroule le tapis rouge à condition que tu saches le repeindre en vert."

Sondage secret

Bernard Cazeneuve avance à petit pas. Il a promis d'en faire un grand le 9 septembre 2019, à la Fête de la rose de Maraussan. Une foule de gauche se presse dans cette petite ville aux portes de Béziers, dans l'Hérault. C'est inédit. Des parlementaires, des ministres de François Hollande, des présidents PS de départements et de régions, des élus locaux arborant encore fièrement la rose. Carole Delga est là. Guillaume Lacroix du parti radical de gauche, aussi. Des communistes, des représentants de Générations et d'EELV ont fait le chemin. "Ce jour-là, il s'est avancé dans les habits de futur candidat socialiste à l'élection présidentielle, raconte sans détour Michel Sapin. Il représentait, à ce moment précis, un espoir perdu. Il semblait être prêt pour tracer le chemin vers 2022."

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Le bruit d'une candidature de Cazeneuve remonte même aux oreilles de Montebourg. Celui qui n'est pas encore candidat raconte : "Je l'invite à déjeuner et dès le début, j'y vais franco en lui disant : "Il paraît que tu veux t'y coller ?" Il me dit oui et je lui dis que s'il y va, je le soutiendrai. Je n'ai jamais eu de nouvelle depuis." Tenu à distance, Olivier Faure goûte peu aux manoeuvres d'arrière-cuisine de Cazeneuve. D'autant qu'il n'élude pas la possibilité de ranger l'appareil derrière un candidat d'Europe écologie - Les Verts tel que Yannick Jadot. La ligne officielle du PS, rappelle alors Faure, porte désormais haut et fort "la sociale écologie". Piqué dans son orgueil, il commande deux sondages jusqu'alors restés dans le fond d'un tiroir. L'un teste Christiane Taubira et l'autre Bernard Cazeneuve. "Aucun ne dépassait les 7 % d'intentions de vote", murmure un cadre du PS dans la confidence. Guère plus qu'Anne Hidalgo aujourd'hui.

"Je ne cherche pas à plaire"

A mesure que les équipes de Cazeneuve se structurent, lui se mure dans un interminable silence. "Bernard ne l'a jamais dit mais on a tous compris qu'il n'irait pas. Il avait tout validé, les correspondants par départements, les soutiens, les réunions publiques, etc. Tous ces gens m'ont appelé pendant des semaines pour en savoir plus, mais moi-même je n'avais aucune réponse", se rappelle, amer, Christophe Sirugue ; Début 2020, la pandémie de Covid vient terminer le travail. "On ne parlait plus de lui. Il y a eu ensuite les élections municipales et les régionales et personne ne l'y a vu s'engager pour un tel ou un tel. On a oublié Cazeneuve, tout simplement", lâche un proche de François Hollande dans un soupir amer. "Il y avait une vraie attente et je regrette profondément qu'il n'ait pas forcé le destin", soupire aujourd'hui Christophe Sirugue. Le sénateur Patrick Kanner, maintenant dans l'équipe d'Hidalgo, renchérit : "J'ai été vraiment triste qu'il n'aille pas jusqu'au bout de sa démarche. Avec sa personnalité et son poids dans l'opinion, est-ce que la responsabilité politique n'imposait pas d'y aller ?"

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"L'état-major socialiste m'a bien fait comprendre qu'il ne voulait pas de moi. Ils n'étaient pas dans la vision de la social-démocratie que j'ai, ils me parlaient dans une novlangue, de sociale écologie ou que sais-je. Dont acte", justifie aujourd'hui Bernard Cazeneuve à L'Express. "Je ne cherche pas à plaire ni à me fondre dans l'époque car la vie politique est une affaire de temps long." Surtout, le fier Cazeneuve ne veut pas se salir les mains, rêve d'un chemin royal, renâcle à l'idée de comploter contre ses amis socialistes - comme Mitterrand pour gagner Epinay d'un cheveu. Un "hollandais" pique : "Il ne veut pas de primaire, il veut être nommé, couronné. Il a le sentiment que parce qu'il est intègre, propre et bosseur, on viendra naturellement le chercher. Mais il oublie que le monde politique est moche, qu'il ne fonctionne pas comme ça." François Hollande pousse la comparaison jusqu'à un autre normand, Édouard Philippe : "Leur vie est bien plus agréable aujourd'hui que s'ils étaient à la tête d'organisations politiques vieillissantes".

Bernard Cazeneuve, 58 ans, dit ne rien regretter mais il n'a pas dit son dernier mot. Il publiera Le sens de notre Nation (Stock), le 18 janvier prochain. Un livre d'entretiens avec le journaliste et chroniqueur à L'Express François Bazin, le troisième volet du récit de son passage Place Beauvau et à Matignon. Un ouvrage agrémenté d'un épilogue éminemment politique, une longue réflexion politique sur l'état de la gauche et des propositions pour que celle-ci renaisse de ses cendres. Une manière de se rappeler au bon souvenir de sa famille politique dont la candidate Anne Hidalgo sombre dans les sondages. "J'ai une liberté que tous ceux qui ont un agenda politique n'ont pas, promet-il. Ceux qui ont un dessein pour la France mettent beaucoup de temps pour accéder au pouvoir parce qu'ils ne font pas de compromis sur les valeurs, ni ne tombent dans l'écueil de la séduction." S'il a tiré un trait sur 2022, sans aucun doute regardera-t-il 2027 avec appétit.