L'Express : Jean-Michel Blanquer a déploré sur RTL vendredi matin 400 violations de la minute de silence durant l'hommage à Samuel Paty dans les établissements scolaires. Qu'en est-il dans votre département ?
Éric Ciotti : Selon le rectorat, deux incidents marquants ont eu lieu avant la cérémonie dans un collège du nord de Nice. Un élève a lancé : "On s'en fout !" au moment où son professeur entamait l'hommage ; un autre a mimé un égorgement alors que son enseignant était de dos au tableau. Il a répété son geste "pour faire rire ses camarades" jusqu'à ce qu'il se fasse surprendre par son professeur. Il aurait été exclu deux jours seulement.
Un enseignant a aussi témoigné sur une chaîne locale, affirmant qu'il avait observé beaucoup de haine, de communautarisme chez les jeunes. Enfin, dans mon département, beaucoup d'enseignants se sont sentis désemparés, voire bouleversés, par l'indifférence manifestée par leurs élèves lors de l'hommage.
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Ces 400 actes, que l'on avait déjà connus après Charlie hebdo, sont insupportables, ils doivent être sanctionnés beaucoup plus fortement. On ne peut pas se contenter d'une simple suspension ou d'un stage de citoyenneté. Des enquêtes doivent être faites sur ces élèves et surtout sur leur environnement familial. Ces adolescents sont pour moi prisonniers d'un contexte communautaire qui les entoure. Après les événements qui avaient frappé l'hommage à Charlie, le gouvernement socialiste avait dissimulé et caché ces faits. J'avais alors déposé une proposition de loi permettant de retirer les allocations familiales aux parents des enfants qui ne respectaient pas les valeurs de la République, je redéposerai dès cette semaine cette proposition de loi. Lutter contre l'islamisme c'est ne rien tolérer
Comprenez-vous les professeurs qui ont exercé leur droit de retrait le jour de la rentrée considérant que les risques sanitaires étaient trop élevés et perturbant de fait l'hommage à Samuel Paty ?
Non, j'avoue ne pas comprendre, voire ne pas admettre cette réaction que ce soit au demeurant dans un contexte de crise sanitaire ou encore plus dans un moment d'hommage national. Il s'agit pour autant d'une minorité d'enseignants, l'immense majorité d'entre eux a assumé avec courage et conviction sa mission d'éducation mais aussi de transmission des valeurs républicaines.
"La gauche de Clemenceau a sombré dans la gauche d'Obono"
Que pensez-vous de cette partie de la gauche qui continue à considérer l'islamisme comme la conséquence d'un problème d'intégration ?
C'est naturellement un des symptômes de cet islamo-gauchisme qui au mieux porte le déni du mal qui nous touche et, au pire, s'en fait le collaborateur. Une partie de la gauche s'est pervertie. La gauche de Clemenceau a sombré dans la gauche d'Obono. Heureusement que des voix courageuses, comme celle de Manuel Valls, ont su dénoncer cette dérive. N'oublions pas aussi la terrifiante note de Terra Nova qui avant 2012 avait théorisé pour des raisons électoralistes l'abandon de la classe ouvrière par la gauche au profit d'un électorat communautaire issu de l'immigration. J'espère que la gauche évitera ce naufrage infamant et saura se ressaisir autour des valeurs de la République.
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Vous avez déclaré que "favoriser l'enseignement de l'arabe à l'école c'est fracturer la France et renforcer le communautarisme. Dans L'Express, le spécialiste de l'islamisme Bernard Rougier affirme au contraire qu' "il faut donner aux élèves - à tous les élèves, quelle que soit leur origine - l'occasion d'apprendre l'arabe dans le secondaire", pour priver les imams du monopole de l'enseignement de l'arabe au caractère sacré.
Cet argument ne me semble pas recevable. La situation actuelle avec l'Enseignement des langues et cultures d'origine (Elco) me paraît profondément anti républicain. Alors que nous avons un problème d'assimilation en France, on maintient des enfants dont les familles sont issues de l'immigration dans leur culture d'origine. Cette approche est d'autant plus néfaste que ces enseignements étaient effectués dans un cadre totalement opaque. Tandis que la suppression de ces Elco avait été annoncée, elle n'a jamais réellement eu lieu, là encore l'effet d'annonce a masqué l'inaction. L'enseignement des langues étrangères quelles qu'elles soient doit se faire dans le cadre de l'Éducation nationale, celle de l'arabe comme de toutes les autres naturellement. Par ailleurs, je le maintiens, je ne vois pas en quoi l'apprentissage de l'arabe serait un atout pour ces jeunes. Je me rappelle de ces Italiens qui dans ma ville de Nice sont venus entre les deux guerres : les parents proscrivaient à leurs enfants de parler italien à table pour mieux s'intégrer au pays qui les accueillait. Aujourd'hui, ce qui manque à ces enfants c'est l'apprentissage, la connaissance de l'histoire et de la culture de la France. Il ne leur faut pas plus de langue arabe mais plus de langue française, j'en suis profondément convaincu.
"A l'école chacun doit être dans le même moule, un moule façonné par l'histoire nationale et même par le roman national"
Quand je vois les sondages qui se multiplient et pointent le fait que c'est chez les jeunes musulmans que la charia est considérée comme supérieure aux lois de la République, j'en déduis l'échec absolu au cours de ces dernières années de la transmission à cette jeunesse des valeurs de la République. C'est un défi et un chantier immense que toute la société et d'abord l'Éducation nationale doivent relever avec beaucoup de courage et en s'éloignant de ces approches qui ne font qu'accentuer le communautarisme ou comme diraient certains "le séparatisme". A l'école chacun doit être dans le même moule, un moule façonné par l'histoire nationale et même par le roman national.
Quand Emmanuel Macron déclare au Figaro que "nous serions inefficaces à dire qu'il n'y a pas une part du terrorisme qui peut être lié à une forme d'immigration", l'approuvez-vous ?
C'est évidemment un changement radical de discours qui souligne ô combien Emmanuel Macron s'est trompé dans son diagnostic lors de la campagne présidentielle et depuis le début de son quinquennat. On a l'impression, à écouter le ministre de l'Intérieur, qu'il a été dans l'opposition à un gouvernement qui aurait fait depuis 3 ans et demi le contraire de ce qu'il pense, la ficelle est un peu grosse. Rappelons-nous du discours d'Emmanuel Macron flattant les communautés ethniques à Marseille en oubliant de citer la communauté nationale, rappelons-nous sa tribune début 2017 soutenant Angela Merkel dans sa volonté de favoriser l'immigration en Europe... La conversion est récente puisqu'en commission des lois en septembre, Gérald Darmanin, avant les attentats qui ont frappé notre pays, me répliquait encore qu'il n'y avait aucun lien entre immigration et insécurité. J'espère que les derniers convertis auront la foi de leurs convictions récentes.
J'attends de voir concrètement les actes qui vont s'installer dans ce sens.
Le chef de l'Etat a-t-il raison de proposer la création d'un conseil des ministres de l'Intérieur des différents pays de l'Union européenne ?
Ce conseil des ministres existe déjà, c'est le conseil des ministres JAI, Justice Affaires intérieures qui réunit très fréquemment les ministres de l'Intérieur, l'important est qu'il y ait une action européenne beaucoup mieux coordonnée.
"Nous sommes arrivés à une logique où les libertés individuelles de personnes dont on connaît la dangerosité pour la société sont supérieures à la sécurité de la nation"
Déjà en 2019 vous déploriez que "Le Conseil constitutionnel fasse de la sécurité des Français une valeur secondaire". Pensez-vous qu'aujourd'hui le Conseil constitutionnel est un problème ?
Ce n'est pas le Conseil constitutionnel qui est le problème, mais l'interprétation erronée de la Constitution qu'en font ses membres actuels, je crois que cette interprétation est totalement contraire à l'esprit voulu par le général de Gaulle.
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Les jurisprudences du Conseil constitutionnel mais aussi de la cour de cassation et du Conseil d'État ont installé la primauté absolue de l'individu sur la société. Nous sommes arrivés à une logique où les libertés individuelles de personnes dont on connaît la dangerosité pour la société sont supérieures à la sécurité de la nation. On est arrivé à des aberrations dans plusieurs décisions récentes. La censure par deux fois de la pénalisation de consultation de sites djihadistes et plus récemment le refus par le Conseil constitutionnel de tout contrôle des personnes condamnées pour terrorisme islamiste sortant de prison. Or, on sait et le procureur national anti terroriste nous l'a dit en audition en commission des lois, c'est aujourd'hui une terreur des services de renseignement et la première menace qui plane sur notre pays. Je le dis, ces décisions sont irresponsables et coupables.
Il faudra demain changer la donne. Je suis persuadé depuis très longtemps que nous ne pourrons pas apporter des réponses efficaces aux problèmes de terrorisme mais aussi aux problèmes migratoires sans une réforme de la Constitution qui impose aux membres actuels du Conseil constitutionnel une lecture différente. Il faut que ce soit le peuple qui donne de la force à cette modification. Je suis convaincu que seule la voie référendaire saura lever les obstacles. Quand on voit les résultats de ce sondage Ifop qui voit les Français accorder un soutien massif, quasi unanime, aux mesures de protection comme l'expulsion des étrangers fichés ou la mise en place d'une rétention administrative de sûreté comme je le propose, on observe le fossé abyssal entre une petite coterie politico-médiatique et la nation.
