Athènes, 14 janvier. Valérie Pécresse entame un déplacement de trois jours en Grèce, sur le thème de l'immigration. La candidate LR à l'élection présidentielle a emporté dans ses bagages deux anciens rivaux du Congrès LR : Eric Ciotti et Michel Barnier. Sur place, est prévu un déjeuner avec le Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis. L'entretien a été préparé par l'ancien négociateur du Brexit, vieille connaissance du chef de gouvernement. Michel Barnier participe au déjeuner, Eric Ciotti n'est pas convié. Le niçois prend la mouche, et laisser éclater sa colère face à cette offense. "Connard !", lâche-t-il à l'ex-ministre des Affaires étrangères. [Contacté par L'Express, Eric Ciotti dément l'emploi de ce terme.]
Inévitable bal des ego. Mais cette altercation est révélatrice. Le député des Alpes-Maritimes peine à trouver son rôle dans la campagne présidentielle. Celui qui était promis à une "place singulière" au nom de son statut de finaliste du Congrès n'est aujourd'hui qu'un mousquetaire parmi d'autres. "Il a du vague à l'âme", assure un député LR du Sud. En parallèle, ses positions droitières cristallisent les critiques de l'aile modérée des Républicains, prompte à lui prêter une influence excessive et à fustiger ses sorties.
Jean-François Copé a ainsi appelé lundi Valérie Pécresse à être "elle-même", regrettant l'emploi du terme "grand remplacement" lors du meeting du Zénith. Comprendre : se libérer de toute tutelle. "Elle a pu donner le sentiment qu'elle était prise en otage par Ciotti", lâche une cadre LR. Eric Ciotti, homme délaissé, emmerdeur ou éminence grise ? Comme souvent, la réalité se trouve entre les trois.
"Il a pris le melon"
Pour comprendre le cas Ciotti, il faut remonter au 2 décembre 2021. Les résultats du premier tour de la primaire LR sont attendus dans deux heures. Le patron de LR Christian Jacob échange avec le candidat, qui croit plus que jamais en ses chances. "Ne te mets pas cela dans le crâne, tu seras déçu", lui confie le député de Seine-Maritime, qui anticipe un duel Bertrand-Pécresse. Pari raté. Le sarkozyste sort en tête et confirme sa dynamique de fin de campagne. L'homme sent presque le parfum de la victoire, avant la douche froide. Les ralliements en masse à Valérie Pécresse le heurtent et ses 40% le déçoivent.
Défaite politique, mais victoire idéologique. Avec ce score, le député entre dans la cour des grands. Il caresse l'espoir de former un ticket avec Valérie Pécresse, mais se voit opposer une fin de non-recevoir. Une place "spéciale" lui est toutefois promise. Sa proche Alexandra Borchio-Fontimp obtient le titre de directrice de campagne déléguée et Valérie Pécresse lui réserve, à Nice, son premier déplacement de candidate. Le second couteau prend enfin la lumière. Trop, aux yeux de certains. "Il a pris le melon. Il a juste fait 29 000 voix au premier tour de vote. Tout cela devient gênant", glisse un hiérarque LR. A droite, on s'amuse de sa manière de coller la candidate à chaque déplacement commun. Lors de l'inauguration du QG de campagne, il se tient juste derrière elle, devant Xavier Bertrand et Michel Barnier.
Mais ce duo ne résiste pas à la campagne. Décision est prise en interne de laisser Valérie Pécresse seule face aux Français. Les autres ténors, Eric Ciotti compris, sont priés de se déployer sur le terrain. Certes, Valérie Pécresse s'inspire de son programme en proposant de supprimer les droits de succession pour 95% des Français. Mais la place d'Eric Ciotti ne diffère pas de celle des autres candidats du Congrès LR. Valérie Pécresse ne s'est pas approprié des pans entiers de son projet. Difficile à accepter. Eric Ciotti voulait ainsi faire un discours au Zénith, une doléance rejetée par Valérie Pécresse. Au terme d'un compromis, il a parlé depuis la salle, comme Xavier Bertrand ou Philippe Juvin.
"Il estime qu'il avait droit à un traitement particulier"
"Il est frustré, car il estime qu'il avait droit à un traitement particulier et elle ne l'écoute pas plus que les autres", analyse un cadre de la campagne. "Il doit avoir une place singulière et ne pas être au même niveau qu'un Bertrand ou un Barnier", défend un proche. Eric Ciotti n'aurait-il pas fait le deuil du Congrès ? Son entourage tempère. "Hormis Juvin, tous les battus du Congrès traînent un petit spleen. A des moments différents, ils ont pu s'imaginer en mesure de l'emporter."
Ce "spleen" suscite peu d'empathie à droite. Bruno Retailleau, François-Xavier Bellamy, Laurent Wauquiez...: hormis ces quelques figures, peu de ténors LR partagent la ligne identitaire du député des Alpes-Maritimes. L'intéressé continue en outre de faire entendre sa petite musique, quitte à mettre Valérie Pécresse dans l'embarras. Il réaffirme ainsi le 4 janvier son choix de voter Eric Zemmour face à Emmanuel Macron, hypothèse toujours écartée par la candidate.
Au lendemain du meeting du Zénith, il défend sur BFMTV l'usage du terme de grand remplacement - "Je n'ai pas peur des mots" - alors que Valérie Pécresse tente de déminer la polémique sur RTL. "Dès qu'il peut en remettre une coche sur la droite dure, il le fait. Il nous casse les c...", persifle un responsable de la campagne. Un soutien le défend : "Il était euphorique sur le fond du discours. Et patatras, on corrige le lendemain. Il est parfois dans l'incompréhension."
"Il n'est pas déloyal mais peut être chiant"
Paradoxal Eric Ciotti. L'homme n'est pas le premier conseiller de Valérie Pécresse. Il n'a pas lu le discours du meeting de Zénith avant son prononcé. Valérie Pécresse a remporté le Congrès sur une ligne très à droite. Son directeur de campagne Patrick Stefanini et sa plume Igor Mitrofanoff n'ont pas vraiment des profils de sociaux-démocrates. Les ancrages à droite de sa campagne lui sont pourtant souvent imputés. L'homme est cible de critiques, comme celles de Jean-François Copé ou d'autres cadres. Dans son entourage, on prévient : "Il ne doit pas être le bouc émissaire d'autres. Pécresse n'est pas une femme sous influence."
Une campagne est pourtant une guerre d'influences. Celle de Valérie Pécresse n'échappe pas à la règle. Peser sur la ligne est un moyen d'exister. Avec ses coups de menton, le fondateur d'"A droite!" joue sa carte, sans tomber dans la déloyauté. "Bertrand a peur de disparaître derrière la droitisation, Ciotti met un coup de barre à droite quand ça va trop au centre", analyse un dirigeant LR. Défendre sa candidate tout en conservant son autonomie politique, le numéro d'équilibriste est subtil. Eric Ciotti s'y emploie.
A droite, personne ne doute de la loyauté de celui qui aura mené plus de 30 réunions publiques entre décembre et avril. Pour l'emporter, Eric Ciotti est convaincu que la priorité doit être d'empêcher toute hémorragie d'électeurs de droite chez Eric Zemmour. Les élus LR le savent attaché à son parti, dont il préside la Commission nationale d'investiture. Un pilier du parti, tendance modérée, résume : "Il n'est pas déloyal envers Pécresse, même s'il peut être chiant. Il lui fait parfois du tort malgré lui." Eric Ciotti, l'emmerdeur qui lui veut du bien.
