"Fermez le ban : il n'y a aucune polémique". Jean Castex a tant bien que mal tenté d'éteindre l'incendie mardi lors d'un déplacement à Châteauroux (Indre) pour la rentrée scolaire. Le Premier ministre a nié toute divergence au sein de son gouvernement entre Gérald Darmanin et Éric Dupond-Moretti. Qu'à cela ne tienne : le ministre de l'Intérieur et le garde des Sceaux ont exprimé leurs positions différentes mardi à propos du mot "ensauvagement" de la société. C'est la première passe d'armes au sein du gouvernement Castex entre la Justice et l'Intérieur. Entre les deux ministères, les désaccords sont classiques sous la Ve République. Retour sur quelques précédents affrontements depuis 40 ans.
2020 : Gérald Darmanin vs Éric Dupond-Moretti
Il persiste et signe. Gérald Darmanin a campé sur ses positions mardi en fin de journée et réitéré le mot "ensauvagement", déjà utilisé le 24 juillet dans une interview au Figaro. "On peut utiliser des mots différents. Personnellement, j'utilise le mot 'd'ensauvagement' et je le réitère", a affirmé le ministre de l'Intérieur lors d'un déplacement à Choisy-le-Roi (Val-de-Marne). "C'est un mot qui fait naître en moi des échos des années de permanence électorale où j'ai vu des gens victimes d'actes de sauvagerie", a-t-il ajouté.
Sur Europe 1, mardi matin, Éric Dupond-Moretti avait auparavant récusé "l'ensauvagement de la société" dénoncé par son collègue au gouvernement. "L'ensauvagement, c'est un mot qui (...) développe le sentiment d'insécurité", avait-il estimé. Or "pire que l'insécurité, il y a le sentiment d'insécurité" qui est "de l'ordre du fantasme" et est nourri par "les difficultés économiques" et "certains médias", avait expliqué le garde des Sceaux.
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Sans prendre position en faveur de l'un ou de l'autre, Jean Castex a souligné que "le ministre de l'Intérieur, comme l'ensemble du gouvernement, constate effectivement qu'il y a une montée du sentiment d'insécurité". Selon le chef du gouvernement, "la question n'est pas les mots qu'on emploie pour qualifier le phénomène, mais les actions que l'on met et que l'on va mettre en place pour y faire face".
2013 : Christiane Taubira vs Manuel Valls
C'est une lettre qui met le feu aux poudres. Elle est dévoilée le 13 août 2014 par Le Monde, mais date en réalité du 25 juillet. Dans ce courrier envoyé à François Hollande, le ministre de l'Intérieur socialiste Manuel Valls "attire l'attention" du président de la République "sur les désaccords mis en lumière par le travail interministériel qui s'est engagé récemment autour du projet de réforme pénale présenté par le ministère de la justice", des désaccords aussi bien sur le "fond" que sur la "méthode" avec la ministre de la Justice Christiane Taubira, figure de l'aile gauche la majorité.
Le clash entre les deux ministres dure jusqu'à la réunion à l'Elysée où François Hollande et le Premier ministre Jean-Marc Ayrault finissent par trancher en faveur de la garde des Sceaux. Le ministre de l'Intérieur et la ministre de la Justice, au final, marquent des points dans la bataille, mais en perdent aussi.
2010 : Michèle Alliot-Marie vs Brice Hortefeux
En février 2010, Brice Hortefeux, ministre de l'Intérieur, annonce, sans prévenir sa collègue de la Justice Michèle Alliot-Marie, l'aggravation des sanctions pénales à l'encontre des auteurs d'agressions de personnes âgées. "Les propositions en matière pénale sont faites soit par le ministre de la Justice, soit par les parlementaires", rétorque alors "MAM".
2005 et 2006 : Nicolas Sarkozy vs Pascal Clément
Nicolas Sarkozy, ministre de l'Intérieur, déclenche en juin 2005 une vive polémique en appelant à sanctionner le magistrat à l'origine de la libération de Patrick Gateau, l'un des meurtriers présumés d'une joggeuse. Le garde des Sceaux Pascal Clément réagit et affirme que "la loi, toute la loi a été respectée" lors de la mise en liberté du suspect. En septembre 2006, le ministre de l'Intérieur accuse les magistrats du tribunal de Bobigny de "démission". Le garde des Sceaux affirme, lui,, chiffres à l'appui, que les magistrats "font un travail très dur et le font bien".
2002 : Nicolas Sarkozy vs Dominique Perben
En décembre 2002, Nicolas Sarkozy cherche à imposer une nouvelle loi pour les multirécidivistes, malgré les fortes réserves du ministre de la Justice de l'époque, Dominique Perben. L'intervention en ce sens du ministre de l'Intérieur, devant l'école nationale de la magistrature (ENM) est perçue comme un empiétement du ministre de l'Intérieur dans le domaine de la justice.
1997 - 2000 : Jean-Pierre Chevènement vs Élisabeth Guigou
Les deux ministres de gauche se sont vivement opposés sur la politique pénale à appliquer aux mineurs délinquants, que le ministre de l'Intérieur Jean-Pierre Chevènement qualifie à cette époque de "sauvageons". Alors que la garde des Sceaux Élisabeth Guigou s'oppose à une modification de la législation issue de l'ordonnance de 1945 sur la justice des mineurs, lui considère que les procédures en cours ne correspondent plus aux "problèmes réels". Il recommande notamment la création de "centres de retenue" pour mineurs multirécidivistes.
1982 : Robert Badinter vs Gaston Defferre
Au début de l'année 1982, alors que François Mitterrand n'est à l'Elysée que depuis quelques mois, déjà deux de ses ministres s'affrontent publiquement. Et pas des moindres : le ministre de l'Intérieur, Gaston Defferre et le ministre de la Justice, Robert Badinter. Leur différend portait sur la question des contrôles d'identité, autour de la loi "Liberté et Sécurité". Dans la foulée de la suppression de la peine de mort et de la Cour de sûreté de l'État, le ministre de la Justice ambitionne de réviser en profondeur le Code pénal et souhaite abroger la loi "Liberté et sécurité" du garde des Sceaux précédent, le gaulliste Alain Peyrefitte, promulguée en février 1981.
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Mais Gaston Defferre doit faire face au mécontentement des policiers qui manifestent après la mort de l'un des leurs à Lyon, et contre la position du gouvernement qu'ils jugent attentiste. En avril 1982, le ministre de l'Intérieur socialiste et maire de Marseille en appelle au renforcement des contrôles, suscitant la colère de Robert Badinter, qui menace de démissionner. Comme le rappelle Le Monde, le Premier ministre Pierre Mauroy tente de mettre fin au conflit. Sans succès. François Mitterrand, furieux, convoque à l'Elysée les duellistes, qualifiés "d'incapables" se souvient Robert Badinter.
