Le premier est ministre de l'Intérieur. Le second l'a été. L'un incarne le pouvoir exécutif. L'autre défend les intérêts du groupe majoritaire à l'Assemblée nationale. Rallié de la dernière heure d'un côté, Marcheur historique de l'autre. Fidélité absolue au chef de l'Etat contre ambition décomplexée. Si le macronisme était une pièce de monnaie, Gérald Darmanin et Christophe Castaner en seraient les deux faces.
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Placés sous l'autorité du chef de l'Etat, ils auraient pu cohabiter durant le quinquennat sans montée de fièvre. Rien d'étonnant, tant exécutif et majorité ont parfois des airs d'auberge espagnole. Les lois de la politique en ont décidé autrement. Le remaniement estival et la crise autour de l'article 24 de la loi Sécurité globale ont cristallisé les différences entre ces deux personnalités. Au point d'interroger sur l'atterrissage d'un texte hautement symbolique : le projet de loi sur les séparatismes, attendu en Conseil des ministres le 9 décembre.
Lundi 30 novembre. Le chef de file des députés LREM vient clore une séquence désastreuse pour l'exécutif. Lors d'une conférence de presse, il annonce que l'article 24, qui prévoit d'encadrer la diffusion d'images des forces de l'ordre, va subir "une réécriture complète". Le recul a été validé quelques heures plus tôt à l'Elysée autour d'Emmanuel Macron. Gérald Darmanin tenait tant à ce dispositif, "promis à une mort naturelle", selon un conseiller de l'exécutif.
"Il lui a envoyé plusieurs cartouches"
Ce jour-là, Christophe Castaner démine. "En aucun cas nous ne voulons contraindre les journalistes et citoyens à flouter les visages des forces de l'ordre, en aucun cas nous ne voulons demander aux journalistes de s'accréditer dans une manifestation." Une pierre dans le jardin de son successeur. Lequel le lui rend bien. Quelques heures plus tard, le ministre de l'Intérieur affirme devant la Commission des lois de l'Assemblée ne pas "flatter" ou "lâcher" les policiers selon ses intérêts du moment. Une allusion tacite à son prédécesseur, qui s'était emparé du sujet des méthodes d'interpellation des policiers après deux ans de soutien absolu aux forces de l'ordre. "Il lui a envoyé plusieurs cartouches", note une source parlementaire. Un partout, balle au centre.
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Retour en arrière. En juin, le sort de Christophe Castaner à Beauvau est scellé. Le ministre s'est mis les syndicats à dos en annonçant la fin de la clé d'étranglement après des manifestations contre les violences policières. Ses hommes jettent leurs menottes à terre. "Il ne pouvait plus se déplacer dans un commissariat, raille une députée. Sans Laurent Nunez pour tenir la maison, c'était à feu et à sang." A l'époque, le ministre demande à Gérald Darmanin, alors en charge des Comptes publics, une augmentation des effectifs de police et une hausse des moyens financiers. C'est niet. Les négociations budgétaires entre Beauvau et Bercy échouent. "Du classique entre un ministre du Budget et un collègue", précise un ancien membre du gouvernement. Le 6 juillet, Gérald Darmanin débarque à l'Intérieur.
"Il n'est pas dans la rancoeur"
La passation de pouvoir entre les deux hommes se "passe très bien", selon Christophe Castaner. Leurs trajectoires s'éloignent. Le nouveau ministre de l'Intérieur imprime sa marque. Renouer le lien avec les policiers, incarner - quitte à surjouer - l'autorité de l'Etat... Voilà les missions de celui qui doit muscler la jambe droite du président. Une cadre LREM analyse : "Darmanin veut créer sa propre image. Il est dans une dynamique de conquête. Il est normal qu'il ait pris le contre-pied de son prédécesseur. Castaner est lui dans une logique de retrait après son passage au gouvernement. Leur timing politique n'est pas le même."
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Christophe Castaner est élu en septembre président du groupe LREM à l'Assemblée, à la faveur de la démission de Gilles le Gendre. Un poste stratégique, mais ingrat. L'un prend la lumière, l'autre rentre dans l'ombre. De retour à l'Assemblée, Christophe Castaner épargne son successeur. Il reste discret sur les thèmes liés à ses anciennes fonctions. Sa crainte : apparaître comme un ancien ministre "aigri". Pas question de rejouer le match. "Il n'est pas dans la rancoeur, confie un cadre LREM. Il s'est toujours gardé de faire des critiques personnelles contre Gérald Darmanin. Il a conscience du risque de combat de coqs."
"Ce n'est pas Darmanin qui a poussé Castaner hors du ministère. Lui-même reconnaît s'y être 'poussé tout seul' en raison de ses relations avec la police", complète un responsable de la majorité. Pas de crime. Pas de soif de vengeance. Deux anciens ministres confirment à L'Express l'absence d'"inimité personnelle" entre les deux hommes. On est loin des relations glaciales entre Édouard Philippe et Gérard Collomb, premier locataire de Beauvau. L'un d'eux précise toutefois : "Quand on a un successeur, on est toujours tenté de se dire : 'Il pense qu'il fera mieux que moi, attendons de le voir confronté aux difficultés'."
Président de groupe ou ancien ministre ?
Ces difficultés sont arrivées, avec l'article 24. La première épreuve politique du ministre. La contestation monte d'abord à bas bruit, alimenté par les propos de Gérald Darmanin sur le "floutage" des forces de l'ordre. La suspicion gagne du terrain. Lors d'un dîner le 16 novembre, Gérald Darmanin vante auprès de Christophe Castaner un texte "équilibré. "Le problème est qu'il n'y a plus de lisibilité" rétorque le président de groupe LREM. "Il a toujours été plus critique sur la forme que sur le fond, confirme un cadre LREM. Castaner nous a dit à plusieurs reprises que les prises de position médiatiques de Darmanin ne nous aidaient pas."
Comme celle du 18 novembre. Au lendemain d'une manifestation contre le texte, le ministre invite les journalistes à "se rapprocher des autorités" pour couvrir les manifestations. Polémique garantie. Le 19 novembre, Christophe Castaner demande à Jean Castex de convoquer une réunion. De cette réunion naît un amendement à l'article 24, garantissant le "droit d'informer". Le texte est adopté par les députés le lendemain. "Christophe Castaner n'a pas forcément été neutre dans le fait que l'arrivée du texte n'ait pas été simple", glisse une source gouvernementale.
Qui a agi ? Le président de groupe soucieux de l'unité de ses troupes ou l'ancien ministre de l'Intérieur ? Les ressorts de l'activisme de Christophe Castaner sont-ils politiques ou humains ? Les analyses divergent. "En demandant cette réunion, il a attisé le feu en accréditant l'idée que le groupe ne supportait pas le ministre et l'article 24, s'agace une cadre LREM. Mais c'est faux! Il n'y a pas de conflit entre les deux, mais Castaner n'a pas envie que Darmanin réussisse dans le ministère où il a été remercié. Il a vu dans l'affaire une opportunité pour le fragiliser dans sa relation avec le groupe."
Pas de confrontation directe
A l'inverse, d'autres y voient un rapport de force classique entre exécutif et législatif, illustrée par la fronde des députés contre la commission chargée de réécrire l'article 24. En demandant la réécriture du texte, Christophe Castaner aurait renforcé sa légitimité auprès des siens. Se voir accoler l'étiquette de députés liberticides inquiète en interne. "Je ne pense pas qu'il a eu envie de se payer Darmanin, juge un conseiller de l'exécutif. Il s'est dit "je suis président de groupe depuis trois mois, le groupe a un rôle à jouer.' Après, les déboires du ministre n'ont pas dû lui faire de peine." Un cadre de la majorité confirme : "Castaner dirige un groupe dont le barycentre penche à gauche, sensible sur ces sujets régaliens. Se payer Darmanin, c'est donner des gages à ses troupes."
Le chef de file des députés LREM se montre en effet prudent. Selon nos informations, il a refusé de poser une question à Jean Castex sur la loi sécurité globale le 24 novembre lors des Questions au gouvernement (QAG) afin de de pas se mettre en porte à faux vis-à-vis de Gérald Darmanin. La question a été finalement posée par le président du groupe Modem Patrick Mignola. Lors de l'annonce de la réécriture de l'article 24, il a pris soin de s'entourer de ses homologues du Modem et d'Agir. Pas question de s'engouffrer dans un duel. "C'était une réponse politique, juge un ancien ministre. Par une réponse de l'ancien ministre de l'Intérieur au nouveau." "Quand il fait la guerre, ça se voit", glisse un proche.
Le projet de loi séparatisme en question
Cette friture sur la ligne entre les deux hommes est inhérente à l'évolution de ce quinquennat. L'ancrage à droite du chef de l'Etat, illustré par la nomination de Gérald Darmanin à Beauvau, crispe une partie de sa majorité, qui penche à gauche. Christophe Castaner n'a pas d'autres choix que de s'en faire l'écho. Aurore Bergé ou François de Rugy, ses concurrents lors de l'élection à la tête du groupe LREM, auraient été confrontés au même casse-tête.
La solidité du duo sera en tout cas mise à l'épreuve lors du passage à l'Assemblée du projet de loi sur les séparatismes. Un marqueur politique majeur de cette fin de quinquennat. "Aidez-moi à tuer le mythe selon lequel je voudrais me venger de Gérald Darmanin sur ce texte !", confiait en octobre Christophe Castaner à des journalistes. Le projet recèle de dispositions sensibles, comme la scolarisation obligatoire à trois ans. L'article 24 de la loi sécurité globale pourrait y être transféré. Un conseiller de l'exécutif ne craint toutefois pas de revivre l'épisode des semaines précédentes. "C'est un texte important, porté par le président de la République depuis le début. Il n'a pas la même histoire." En macronie, la figure du chef reste le meilleur point d'équilibre.
