Soixante ans de Ve République sont là pour le rappeler : parfois le chef de l'Etat veut changer de Premier ministre et n'y parvient pas, parfois il veut le garder et n'y parvient pas, parfois même - mais ne le lui dites surtout pas - il se fait forcer la main. Au sommet de l'Etat, dans le secret des échanges entre les deux têtes de l'exécutif, une de fous, que L'Express vous raconte dans une série inédite de 5 épisodes.
Episode 5: En cohabitation, le président aime se fier aux apparences
Un Premier ministre doit avoir la confiance de la majorité à l'Assemblée nationale. Cela sonne comme une évidence. Depuis 1986 est apparu un nouveau cas de figure. En cas de cohabitation, c'est-à-dire de coexistence entre un président et une majorité législative appartenant à des bords différents, quelle est la marge de manoeuvre du chef de l'Etat à l'instant où il nomme le Premier ministre ?
C'est une première dans l'histoire politique française : le 16 mars 1986, les élections législatives donnent la victoire à la droite, alors qu'un socialiste, François Mitterrand, est à l'Elysée. Celui-ci a prévenu, peu de temps auparavant à la télévision : "Je préférerais renoncer à mes fonctions que renoncer aux compétences de mes fonctions." Il entend donc se défendre face à ceux qui réclament sa démission et définit une règle du jeu : "Quelles que soient les hypothèses, je dois - et je le fais - laisser le gouvernement gouverner. Si les électeurs ont désigné une majorité claire, dont les contours seront précis, mon devoir est de chercher à désigner comme Premier ministre une personnalité sortant de ce milieu." Dans la seconde suivante, il ajoute : "On ne pose pas de conditions au président de la République."
Au lendemain du scrutin, Mitterrand veut montrer qu'il reste libre. Jacques Chirac, président du principal parti de la nouvelle majorité, le RPR, paraît le mieux placé pour aller à Matignon. Le président demande au secrétaire général de l'Elysée, Jean-Louis Bianco, de rencontrer... Jacques Chaban Delmas, rentré d'urgence de Bordeaux, pour l'interroger sur son état d'esprit : accepterait-il d'être nommé ? Disposerait-il d'une majorité parmi les députés ? A la première question, Chaban répond oui ; à la seconde, plutôt non - il constate que les votes en faveur de Chirac sont verrouillés.
Des discussions secrètes avec Chaban et Giscard: l'illusion d'une marge de manoeuvre
Un autre proche de François Mitterrand, Michel Charasse, entre en contact avec celui qui est auvergnat comme lui : l'ancien président Valéry Giscard d'Estaing. Mais celui-ci appartient à l'UDF, qui envoie moins de députés que le RPR dans la nouvelle Assemblée nationale.
Et si tout cela n'était, non pas du cinéma - ces discussions sont secrètes à l'époque - plutôt un moyen de garder l'illusion d'une marge de manoeuvre ? Edouard Balladur, à l'époque proche de Jacques Chirac (oui, c'était il y a très longtemps...), raconte, dans La décennie Mitterrand de Pierre Favier et Michel Martin-Roland (Seuil), qu'à la veille du scrutin, il a reçu un coup de téléphone de Jean-Louis Bianco "pour me dire que François Mitterrand choisirait Jacques Chirac". Le lundi 17 mars à 20 heures, le président intervient par surprise à la télévision - les chaînes n'ont été informées que dans les minutes précédentes. "Cette majorité est faible numériquement, mais elle existe, déclare-t-il. C'est donc dans ses rangs que j'appellerai, demain, la personnalité que j'aurai choisie pour former le gouvernement."
Le mardi, le chef de l'Etat déjeune discrètement avec ses fidèles au ministère des PTT, que Louis Mexandeau, un historique de la Mitterrandie, s'apprête à quitter. Il a d'ores et déjà décidé d'appeler Jacques Chirac, mais n'en souffle mot à ses convives pour que chacun, au cours d'un tour de table, donne son avis. Et, surtout, se range au sien. Le raisonnement de Mitterrand est le suivant : il doit vite appeler Chirac sans barguigner avec le suffrage universel, et c'est cette rapidité de décision qui fera croire à une liberté de choix. S'il biaisait, s'il privilégiait son confort personnel, en optant pour l'un des rares hommes à le tutoyer depuis la Résistance, Jacques Chaban Delmas, il serait rattrapé par la réalité tôt ou tard.
Ce même mardi, à 17h30, Jacques Chirac est reçu à l'Elysée. Avec la cohabitation, la vie politique française connaît une séquence inédite. A la fin du rendez-vous, le secrétaire général de la présidence apparaît sur le perron : "Le président de la République a appelé M. Jacques Chirac pour procéder à un tour d'horizon au sujet de la formation du gouvernement. M. Chirac apportera sa réponse dans les meilleurs délais." Une formule désuète qui rappelle tant la IVè République. La nomination officielle intervient deux jours plus tard. Pour se débarrasser de son Premier ministre, Mitterrand sera contraint d'attendre. Attendre de l'écraser à la présidentielle en 1988.
Dans la suite d'un grand hôtel parisien arrive Edouard Balladur
En 1993, le même président sera confronté à la même situation : la droite gagne les législatives. Mais Mitterrand est en fin de règne et Chirac, qui a terminé la première cohabitation essoré, a prévenu qu'il ne retournerait sous aucun prétexte à Matignon. Le nom qui se dégage d'évidence, pendant la campagne, est celui d'Edouard Balladur. Le chef de l'Etat ne veut surtout pas donner l'impression qu'il agit sous la pression des autres mais, là encore, il ne feinte pas : au lendemain de la victoire éclatante de la droite, il demande au secrétaire général de l'Elysée, Hubert Védrine, d'entrer en contact avec le plus proche collaborateur de Balladur, Nicolas Bazire. Les deux hommes se sont déjà rencontrés au cours des semaines précédentes mais il n'a jamais été clairement question du poste de chef de gouvernement.
Le 29 mars, dans la suite d'un grand hôtel parisien, Edouard Balladur se joint à eux. C'est l'heure du déjeuner. A 20 heures, François Mitterrand, dans une allocution solennelle, annonce le nom du Premier ministre, qu'il reçoit dans la foulée à l'Elysée. Dans Deux ans à Matignon, Edouard Balladur écrira : "Annoncée en direct à la télévision, sans aucune consultation des dirigeants de la nouvelle majorité, ma nomination faisait bien apparaître le choix souverain du président de la République, qui n'entendait pas négocier sa décision."
Le chemin est désormais tout tracé pour les cohabitations. En 1997, quand Jacques Chirac, arrivé à l'Elysée deux ans plus tôt, dissout l'Assemblée nationale mais perd les législatives, il appelle à Matignon le premier secrétaire du PS, Lionel Jospin. La seule innovation sera formelle : c'est le socialiste lui-même qui, en sortant d'un rendez-vous avec le chef de l'Etat, sur le perron de l'Elysée, rend publique sa désignation comme Premier ministre. Il annoncera aussi son départ, au soir d'un 21 avril (2002) gravé dans toutes les mémoires, après son élimination au premier tour de l'élection présidentielle, devancé par Jacques Chirac et par Jean-Marie Le Pen. Mais cela est une autre histoire.
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