"J'espère que vous commencerez votre article en disant qu'il est dérisoire de poser ces questions-là en ce moment." Cette réserve, exprimée d'entrée de jeu par le trésorier d'Anne Hidalgo, Thierry Grosnon, résume l'embarras des candidats et de leurs équipes en pleine épidémie du coronavirus. Tous sont d'abord préoccupés par la crise sanitaire. Pourtant, le report indéfini des élections municipales les place aussi face à des dilemmes financiers et humains insolubles.
"La trésorerie est limitée"
Que dire aux bénévoles et aux personnes salariées jusqu'au mois de mars ? Rester disponibles en espérant repartir au combat en juin ou à l'automne, ou leur conseiller de trouver dès maintenant un autre emploi ? Certains candidats investis par un grand parti ont arrêté les frais dès le 15 mars et réussi à trouver à leurs collaborateurs des missions provisoires dans l'écosystème de leur mouvement. Un luxe que n'ont pas les candidats indépendants. "J'ai six permanents, explique Baptiste Fournier, le directeur de campagne de Cédric Villani à Paris. La trésorerie est limitée. Comment pérenniser certains emplois ?" Une partie de l'équipe, qui avait pris un congé le temps de la campagne, pourrait repartir dans son entreprise ou son administration d'origine dès la fin avril. Une autre pourrait rester salariée de l'association Les amis de Cédric Villani, dont la transformation en think tank est une option.
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A Paris comme dans d'autres grandes villes, des candidats salariés du privé ont mis entre parenthèses leur activité professionnelle le temps de la campagne. Consentir une seconde fois à ce sacrifice personnel et financier n'a rien d'évident. "Le plus difficile à gérer, c'est l'incertitude, résume Paul Midy, directeur de la campagne d'Agnès Buzyn à Paris. S'ils connaissaient la date du scrutin, les candidats pourraient dès maintenant en parler avec leur employeur et leur famille." L'exécutif n'a pas encore tranché entre un report à l'automne prochain ou au printemps 2021.
Automne 2020 ou printemps 2021 ?
Difficile de trouver un candidat qui croit encore à l'option d'un second tour le 21 juin, comme la loi d'urgence du 23 mars le laissait espérer. "Je ne vois pas comment on mènerait campagne au moment où les considérations restent sanitaires et où l'on doit se concentrer sur les conséquences économiques de la crise, pointe Nadia Pellefigue, candidate soutenue par le PS à Toulouse. Je ne crois pas à une disponibilité des électeurs et des élus pour une campagne municipale." Elle-même a arrêté sa campagne et est happée par sa fonction de vice-présidente au développement économique de la région Occitanie.
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Avec le confinement annoncé dès le lendemain du premier tour, de nombreux candidats se retrouvent avec leur permanence sur les bras. A Evreux (Eure), Guillaume Rouger, tête de liste de LREM, a vu venir le piège. Il s'est hâté de débarrasser les lieux juste avant que le confinement n'entre en vigueur. "J'ai vu qu'il fallait couper au plus vite dans les dépenses immobilières", explique ce commissaire aux comptes de profession. A Toulouse, Nadia Pellefigue a mis fin à son bail, mais elle a négocié avec son propriétaire de ne pas déménager le mobilier avant la fin du confinement. A Paris, l'équipe Hidalgo ne sait pas encore quoi faire de son siège du Boulevard Sébastopol, loué jusqu'à la fin du mois d'avril. "J'attends des signes de l'Etat pour savoir si je le garde jusqu'en juin, indique Thierry Grosnon. Si les élections sont en octobre, je n'en aurai pas les moyens."
"On est dans une situation ubuesque"
Pour prendre ces décisions pratiques, les équipes des candidats ont besoin de connaître le plafond des dépenses autorisées. Il pourrait être augmenté jusqu'à 50% pour faire face aux surcoûts liés au confinement. "Nous attendons la nouvelle grille du ministère de l'Intérieur, publiée par décret, pour voir ce que cela permettrait, explique-t-on au siège de la République en Marche. Cela devrait permettre de prendre en charge les coûts fixes. C'est pourquoi nous n'avons pas conseillé à nos candidats de quitter leur permanence ou de clôturer les contrats de leurs salariés s'ils étaient en cours." "On est dans une situation ubuesque, déplore Arnaud de Courson, candidat indépendant arrivé en seconde position à Levallois (Hauts-de-Seine). On ne peut pas clôturer nos comptes. On ne sait pas si l'on a le droit de dépenser ou pas."
Si, comme c'est probable, le second tour ne peut pas avoir lieu en juin, il faudra tout reprendre à zéro. Un piège financier en perspective. Les candidats qui ont dépassé les 5% le 15 mars ne s'attendent pas à être remboursés avant la fin de l'année, voire début 2021. Ce sont les délais habituels pour que la commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques (CNCCFP) examine leurs dépenses. Comment lancer une nouvelle campagne s'ils n'ont pas récupéré leur mise ? "J'ai avancé sur fonds personnel une grande partie de la campagne, témoigne Guillaume Rouger. Il faudra que l'Etat accélère le processus de revue des comptes de campagne et qu'il accélère le remboursement. On ne peut pas attendre."
Une campagne plus modeste
Par choix ou par nécessité, les banques étant de plus en plus frileuses, beaucoup de têtes de listes ont financé leur campagne par des dons ou des avances de leurs colistiers. "Chacun met un peu de sa poche. Mais on ne peut pas le faire deux fois, souligne Arnaud de Courson. Surtout que certaines personnes ne gagnent plus leur vie en ce moment." En trésorier aguerri, Thierry Grosnon s'est ouvert de ce problème à la CNCCFP. Il n'a pas encore obtenu de réponse. Quid, aussi, du plafond annuel de 7500 euros que chaque contribuable peut verser à un parti politique ? Si une deuxième campagne a lieu à l'automne 2020, ce plafond pourrait-il être dépassé exceptionnellement ?
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Quel que soit l'agenda choisi, les équipes interrogées par L'Express s'attendent à une campagne municipale à la diète. "Il est évident que l'on aura beaucoup de mal à mobiliser des dons, explique la conseillère d'un candidat de premier plan. Les Français souhaitent donner à d'autres causes plus urgentes, et c'est bien normal. Lancer une levée de fonds dans ce contexte serait indécent." Chez Agnès Buzyn, Paul Midy réfléchit déjà à cette nouvelle campagne plus modeste. "On s'adaptera", promet-il en imaginant des meetings dans des salles de plus petite taille.
"Il y a aura moins de listes dans tous les cas. Au-delà du financement, il y a un enjeu d'épuisement des énergies. Une campagne électorale, ça fatigue", conclut Baptiste Fournier en citant l'exemple de Verrières-le-Buisson (Essonne). A la suite du décès de son maire, cette ville a connu une élection partielle en septembre 2019, un premier tour le 15 mars 2020, et sans doute bientôt un nouveau scrutin. De quoi lasser autant les électeurs que les candidats.
