Un étrange climat planait tout au long de ce lundi 1er mai 2017. À la fois fête du Travail et événement très politique pour la gauche, cette journée symbolique a été finalement marquée par plusieurs signes de fractures.
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Qu'il s'agisse du duel à distance qui s'est joué entre les deux finalistes de l'élection présidentielle, Marine Le Pen et Emmanuel Macron, ou du front désuni des syndicats face au spectre du vote Front national, ce 1er mai d'entre-deux tours ne ressemble pas aux précédents.
Le Pen tente d'inverser le front républicain
Le contexte, tout d'abord, est historique. En ce second tour de scrutin présidentiel, deux camps que tout oppose se font face. La profonde fracture idéologique qui les sépare, et qui reflète à bien des égards deux sociologies françaises, a été mise en scène à l'occasion de leur dernier grand meeting. Le bal a été ouvert par Marine Le Pen, qui a battu l'estrade dans le hall 5 de Villepinte, devant 9000 personnes, en y mettant en scène l'alliance nouée avec le souverainiste Nicolas Dupont-Aignan.
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Dans son discours, la présidente du FN a tapé à bras raccourci contre "l'arrogance, la finance et l'argent-roi", dans un curieux mélange de thèmes mélenchonistes et d'un slogan brandi par Robert Hue lors de la présidentielle... de 1995. Marine Le Pen a également paraphrasé le discours de janvier 2012 de François Hollande, au Bourget, dans lequel le candidat socialiste déclarait la guerre à son "adversaire, (...) le monde de la finance".
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La dirigeante frontiste estime aujourd'hui, que "l'adversaire du peuple français [ledit monde de la finance] a un nom, un visage, un parti et il présente sa candidature, et tous rêvent de le voir élu, et il s'appelle Emmanuel Macron". Contre lui, inversant la rhétorique du front républicain, elle appelle "à faire barrage".
À chaque Le Pen son rassemblement
Quant à Jean-Marie Le Pen, qui avait annoncé un "coup" pour son traditionnel défilé du 1er mai en l'honneur de Jeanne d'Arc, le moins que l'on puisse dire est qu'il n'a pas fait d'ombre à sa fille. Apparaissant quelque peu affaibli, affublé d'une inhabituelle casquette, le vieux bretteur de l'extrême droite française a commencé son discours en exaltant le nationalisme, à ne pas opposer au patriotisme selon lui. Après une panne de micro d'une vingtaine de minutes, Jean-Marie Le Pen a tancé Emmanuel Macron, "énarque pantouflard fabriqué et propulsé par les médias".
Quelques historiques du Front national, comme le leader du Parti de la France Carl Lang, étaient présents, tout comme le mouvement catholique intégriste Civitas. "Bleu, blanc, rouge, la France aux Français", ou encore "Islam hors d'Europe", pouvait-on y entendre selon un journaliste du Monde. Jean-Marie Le Pen, exclu du Front national en août 2015, a tout de même apporté un soutien du bout des lèvres à sa fille pour le second tour.
Macron cherche à rediaboliser le Front national
De son côté, le leader d'En Marche! a passé son lundi matin aux abords du pont du Carroussel, au coeur de Paris, pour rendre hommage à la mémoire de Brahim Bouarram. En mai 1995, pendant l'entre-deux tours de la présidentielle qui opposait Jacques Chirac à Lionel Jospin, ce Marocain âgé de 29 ans, père de deux enfants, a été jeté dans la Seine par des militants d'extrême droite. L'homme, qui ne savait pas nager, est mort noyé.
Accompagné de Bertrand Delanoë et de sa successeur à la mairie de Paris, Anne Hidalgo, Emmanuel Macron a directement visé son adversaire, affirmant qu'il n'oubliait rien des racines "extrémistes" du Front national.
Dans l'après-midi, le candidat d'En Marche! a tenu meeting au Paris Event Center de La Villette. Même si, comme à son habitude, il a demandé à son auditoire de ne "pas siffler" Marine Le Pen ou Nicolas Dupont-Aignan, Emmanuel Macron n'a pas retenu ses coups.
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Opposant sa France "patriotique, exigeante, réformatrice, efficace et juste" à celle du FN, "réactionnaire, nationaliste, qui joue des colères du peuple pour apporter (...) le repli, la haine, la sortie de la France du monde et de l'Histoire", l'ancien ministre de l'Economie a résumé sa vision: "Le FN, c'est le parti de l'anti-France".
Face au FN, les syndicats et la gauche désunis
Pour cette fête du Travail au goût très particulier, les syndicats, eux aussi, n'ont pas su allier leurs forces pour manifester contre le Front national. Les mots d'ordre n'étaient, à dire vrai, pas les mêmes: alors que les syndicats sociaux-réformistes, chapeautés par la CFDT de Laurent Berger, ont clairement appelé à voter pour Emmanuel Macron, les conservateurs de la CGT et de FO ont préféré défiler pour dire simplement "Non" au FN.
Les premiers (CFDT, UNSA, la FAGE) se sont réunis dans le 19e arrondissement de Paris, aux abords de la place Stalingrad, sans défiler. Les autres (CGT, FO, CNT) ont formé un cortège place de la République, marchant le long du boulevard Beaumarchais pour rejoindre la place de la Bastille.
Cette fracture entre deux visions syndicales de l'économie -l'une érigeant le dialogue social en fil directeur, l'autre décidée à rejeter la réforme libérale- mime à bien des égards celle de la gauche à l'occasion de ce scrutin présidentiel.
Alors que la gauche socialiste, laminée lors du premier tour (6,36% des voix pour Benoît Hamon), était quasiment absente des deux rassemblements -tout juste a-t-on pu voir Jean-Christophe Cambadélis, patron du PS, déposer une gerbe devant la statue de Léon Blum-, Jean-Luc Mélenchon a fait une apparition remarquée au sein du cortège mené par la CGT et FO.
Un défilé coupé en deux par des perturbateurs
Si le défilé de la gauche contestatrice a sans conteste réuni le plus de monde (30 000 participants selon la préfecture de Paris, 80 000 selon la CGT), il ne s'est pas déroulé sans heurt. Alors qu'il entamait sa remontée du boulevard Beaumarchais, il a été coupé en deux lorsque des affrontements ont éclaté entre CRS et "perturbateurs", masqués et vêtus de noir. Des échauffourées ont fait six blessés, dont deux grièvement, parmi les forces de l'ordre. Cinq personnes ont été interpellées, et des "dégâts matériels importants" ont été constatés, a déploré le ministre de l'Intérieur, Matthias Fekl.
Notons qu'au-delà de ces affrontements, les cortèges formés partout en France étaient beaucoup plus clairsemés que ceux du 1er mai 2002. Selon le ministère de l'Intérieur, 142 000 personnes ont manifesté ce lundi (280 000 d'après la CGT). Ils étaient 1,3 million à défiler contre le Front national il y a 15 ans. Le cofondateur du FN, Jean-Marie Le Pen, s'était retrouvé à la surprise générale qualifié pour le second tour de l'élection présidentielle face à Jacques Chirac.
À l'époque, le front républicain jouissait d'un relatif unanimisme au sein de la classe politique et syndicale. Aujourd'hui, la candidature d'Emmanuel Macron peine à susciter un tel rempart. Selon le sondage effectué ce lundi par l'institut Ifop-Fiducial pour Paris Match, Marine Le Pen poursuit sa dynamique haussière. Alors que le candidat d'En Marche! est crédité de 59% d'intentions de vote, la patronne du FN s'installe à 41%, son plus haut niveau depuis le premier tour.
