La présidentielle de 1988? "Trop facile!" Attablé dans une brasserie parisienne, Gérard Colé n'a pas la fibre nostalgique. La réélection de François Mitterrand reste pourtant le grand oeuvre du duo de conseillers en communication qu'il formait avec Jacques Pilhan, décédé en 1998. Trop facile? "Cette campagne d'à peine plus d'un mois s'est déroulée selon le scénario que nous avions élaboré depuis qu'il nous avait rappelés à son service, en 1984", se souvient-il. Avec, en fil rouge, le côté jupitérien de ce président, aux prises de parole aussi rares que fracassantes.
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Les rôles sont bien répartis. Pendant que le sorcier Pilhan dissèque l'opinion depuis les locaux de son agence Temps public, Colé joue les têtes de pont, installé au 4, rue de l'Elysée, dans le bureau qui deviendra plus tard celui de Claude Chirac. "Vous allez faire des jaloux, Colé, avec votre hôtel particulier", le taquine parfois François Mitterrand.
Face à son commanditaire, le binôme a la parole libre. "Il n'y a que deux choses dont nous ne parlions jamais: du pognon et de sa maladie!" Qu'elles durent cinq minutes ou deux heures, les séances de travail avec le président ne donnent lieu à aucun compte rendu. Le tandem ne met jamais les pieds avenue Franco-Russe, où travaille l'équipe de campagne officielle, dirigée par Pierre Bérégovoy. Ni même rue de Solferino, où siège un Parti socialiste avec lequel Colé est en guerre depuis 1981. "On travaillait à part, dans le secret. Cela nous arrangeait, et lui aussi", se rappelle l'ex-conseiller.
"Dieu ne descend pas sur les marchés!"
Le cloisonnement n'empêche pas les frictions. Le choix de la musique d'entrée des meetings provoque un face-à-face viril avec Roger Hanin. "Je proposais Qu'est-ce qu'on attend pour être heureux?, par Ray Ventura et ses Collégiens, avance Colé. Lui m'a dit de ne pas m'en occuper." Le commissaire Navarro obtient gain de cause. Va pour Mikis Theodorakis et sa "purée grecque"!
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Un autre jour, "Colan et Pilhé", comme les surnomme Le Canard enchaîné, bloquent l'idée saugrenue d'envoyer le président candidat distribuer des tracts dans le XIIIe arrondissement de Paris. "Dieu ne descend pas sur les marchés!", cingle alors Colé. Mais la catastrophe n'est jamais loin. Le 16 avril, François Mitterrand se rend à Créteil et accepte de jouer au frisbee avec un étudiant. Devant une cohorte de photographes et de caméras de télévision. "Et là, miracle, il rattrape le frisbee. Mais, vous imaginez, s'il l'avait raté?", fulmine aujourd'hui encore l'ancien publicitaire.
Le 8 mai 1988 au soir, les deux stratèges s'offrent "une excursion de récompense" à l'hôtel du Vieux Morvan, à Château-Chinon. Avec toute la suite mitterrandienne. Au retour, dans l'hélicoptère, Gérard Colé tend à son vieux complice une feuille de papier. "Je crois qu'à partir de maintenant nous allons gêner", est-il écrit. A l'arrivée, chacun rentre chez soi, sans même trinquer au succès. Mais avec le sentiment du devoir accompli.
Les candidats
(avec résultats du premier tour, le 24 avril 1988)

François Mitterrand.
© / AFP PHOTO/ERIC FEFERBERG
34,11% François Mitterrand (PS), élu le 8 mai 1988 avec 54,02% des voix.
19,96% Jacques Chirac (RPR)
16,54% Raymond Barre (UDF)
14,38% Jean-Marie Le Pen (FN)
6,76% André Lajoinie (PCF)
3,78% Antoine Waechter (les Verts)
2,10% Pierre Juquin (communiste rénovateur)
1,99% Arlette Laguiller (LO)
0,3 8% Pierre Boussel (Mouvement pour un parti des Travailleurs)
