L'Express : Sarah Labidi, candidate sur la liste d'Yvon Berland, prétendant LREM à la mairie de Marseille, porte le voile, comme l'a révélé Le Figaro. Faut-il y voir un progrès de notre concept de laïcité, destinée selon la récente formule de Sibeth N'Diaye à garantir "la liberté en France de croire ou ne pas croire dans la limite des lois de la République", ou au contraire, un recul, le champ démocratique étant ainsi pénétré par le religieux ?
Gilles Clavreul : Sans être très nombreuses, les candidatures de femmes voilées lors des scrutins locaux ont tendance à se multiplier depuis celle d'une jeune femme présentée sur la liste NPA aux régionales de 2010 ; c'était là aussi en région Provence-Alpes-Côte d'Azur. Par définition, concourir à des élections, c'est porter un message, et le faire en affichant sa foi en est un. Mais ce message est ambigu : affirmation identitaire ? Signe encourageant d'intégration des minorités de confession musulmane ? Entrisme islamiste ? Ou alors n'est-ce qu'un signe vestimentaire dépourvu de toute signification autre que personnelle, comme certains le prétendent ? Il n'y a pas de réponse univoque, tout comme il y a différents voiles et différentes raisons de le porter. Il est certes souvent, de plus en plus souvent même, le marqueur d'une foi affirmée et d'une adhésion à des préceptes rigoristes, se rattachant à l'un des courants de l'islam wahhabite. Mais les exceptions, quoique minoritaires, sont assez nombreuses pour qu'on s'interdise de généraliser, sinon pour souligner le paradoxe qu'il y a à afficher ostensiblement sa foi tout en s'autorisant de la "pudeur", a fortiori dans le cadre d'une compétition électorale ou dans toute autre forme de représentation, qu'elle soit syndicale, associative ou médiatique. Là est l'équivoque du voile, qui sert à "montrer tout ce qu'on veut cacher", comme dans la chanson d'Isabelle Adjani, "Pull marine".
Nonobstant les éclaircissements que la candidate pourrait apporter sur ses motivations, on sait à l'avance comment s'articulera le débat public, avec des "pro" et des "antis" aux positions très polarisées, s'échangeant des accusations de complicité avec les islamistes pour les uns, de préjugés "islamophobes" pour les autres. Une fois de plus, "le voile" créera un point de fixation utile à tous ceux qui comptent profiter idéologiquement des clivages identitaires, tout en rendant paradoxalement impossible toute discussion de fond. Tenir une position plus nuancée, que l'on pourrait définir par la formule : "J'accepte, mais j'objecte", restera difficile car ce n'est pas ce qu'espèrent les plus militants, qui sont aussi les plus bruyants.
En attendant, quel est le "message" qu'a voulu faire passer LREM selon vous ?
Je hasarde un pronostic : je pense qu'il n'y en a pas, et que c'est pire, du point de vue de la formation majoritaire, que s'il y en avait un, car cela signe son profond embarras sur ces sujets.
Quand on souhaite être un élu de la République, cela n'impose-t-il pas une neutralité destinée à prouver qu'on se présente bien avec la volonté de représenter tous les citoyens ?
Sans doute pas une neutralité, qui n'est pas exigée d'eux, mais un discours suffisamment ouvert pour parler au plus grand nombre, ainsi qu'une certaine cohérence. Or la question de la laïcité, prise au sens large, expose de plus en plus nettement les tergiversations et les contradictions de la plupart des formations politiques, qui peinent à articuler le particulier et le général - ce qui est pourtant bien le propre du politique. Ainsi, le RN, qui s'est immédiatement saisi de cette affaire, est un ardent promoteur des crèches dans les locaux municipaux, en violation du principe de neutralité du service public et malgré plusieurs jugements défavorables. Idem pour LR, qui soutient à Marseille une candidate qui, à deux reprises, est allée faire campagne dans des lieux de culte, ce qui est explicitement défendu par l'article 26 de la loi de 1905. En dépit d'un discours qui se veut ferme sur la laïcité et qui critique volontiers les atermoiements de l'exécutif, l'extrême droite et la droite ont leurs propres contradictions, y compris en matière de lutte contre l'islamisme il n'est que de voir les pratiques mises au jour à Bobigny par la journaliste Eve Szeftel, un cas qui n'est pas isolé.
Difficile de ne pas voir une fois de plus les tergiversations de LREM sur la question de la laïcité...
En effet, cette candidature est surtout embarrassante pour LREM, dont le candidat Yvon Berland est distancé dans les sondages, payant un déficit de notoriété et une stratégie curieuse, faisant référence à ses relations avec les centres de décision parisiens, ce qui est rarement un bon argument à Marseille. Pas sûr que cet épisode lui soit favorable...
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Sur un plan plus général, cela montre une fois de plus les limites du "en même temps" sur des questions aussi sensibles que la laïcité : que le président dise que le voile n'est "pas son sujet", passe encore, même s'il avait aussi déclaré qu'il n'était pas "conforme à la civilité française". Mais ce qui vaut pour les citoyennes ordinaires vaut-il aussi pour les candidates investies par le parti ? Ce parti pris d'indifférence est-il tenable ? Sans doute que non, vu les réactions contrastées que cette candidature suscite (le député de l'Essonne Francis Chouat a ainsi tweeté pour exprimer sa réprobation). Hétéroclite dès l'origine, la formation du président n'a toujours pas réussi à se forger un corps de doctrine sur ces sujets. C'est un facteur de fragilité pour la suite.
En 2010, le Conseil d'Etat avait tranché en faveur de la candidate voilée présentée par le NPA aux élections régionales, affirmant qu'"aucune norme constitutionnelle, et notamment pas le principe de laïcité, n'impose que soient exclues du droit de se porter candidates à des élections des personnes qui entendraient, à l'occasion de cette candidature, faire état de leurs convictions religieuses". Que pensez-vous de cet arrêt ?
Si concourir à des élections n'est pas fait pour exprimer des convictions, alors je ne sais pas ce que c'est ! Plus sérieusement, le droit électoral est fait pour garantir que la compétition démocratique est la plus ouverte possible : seuls en sont écartés des candidats qui appellent à commettre des crimes ou des délits, ou qui ont triché avec les règles du jeu électoral. Et c'est très bien ainsi.
Mais si toutes les opinions sont admises à s'exprimer et à concourir, cela ne veut pas dire que toutes se valent. Le fait qu'on soit libre d'afficher ses convictions religieuses ne signifie pas que c'est une bonne chose en soi de le faire - ni une mauvaise d'ailleurs - et ne peut conduire à stériliser toute conversation démocratique sur le sujet. Que les partisans d'une approche libérale de la laïcité rappellent qu'on est libre de croire et de l'exprimer publiquement, très bien, à condition que ce rappel, "elle a le droit de le faire", soit un préalable à la discussion, et non sa conclusion obligée. Il y a bien des choses que l'on a le droit de faire en société, et qui néanmoins méritent débat : en fait, tout ce qui relève du comportement, des moeurs, de la conduite avec et parmi les autres.
Est-ce encore plus vrai dans l'espace politique ?
Oui, car l'espace politique est le lieu où s'expriment et s'arbitrent les choix collectifs. Donc, poser la question de l'opportunité du voile, non seulement du fait de le porter ou non, mais du bien-fondé des valeurs qu'on lui attribue, est entièrement légitime, sauf à se contredire : si j'ai le droit d'exprimer ma foi, j'ai aussi le droit d'exprimer mon hostilité à l'expression de la foi. Ce qui vaut pour le voile vaut naturellement pour toute autre forme d'expression religieuse ou identitaire au sens large.
C'est pour cela que le propos de Jean-Michel Blanquer, établissant une distinction entre le "permis" et le "souhaitable", me semblait bienvenu et adapté. Les critiques très virulentes qui se sont abattues sur lui ont montré que, pour certains, la liberté d'expression ne vaut que lorsqu'elle s'exerce dans le sens de leurs idées, et que certaines prises de position ne devraient pas être permises car elles "nieraient les personnes", comme l'a récemment expliqué l'écrivain Edouard Louis. L'ennui c'est qu'on ne voit pas très bien comment départager à coup sûr les expressions légitimes et celles qu'il faudrait censurer... Ni surtout qui serait légitime à faire passer le couperet.
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