Faire le constat qu'il est difficile de parler de la place de l'immigration dans notre pays sans que l'emportent les postures n'est pas nouveau. Une sorte de "grand dérangement"[1] des esprits emporte dans un même élan ceux qui se veulent pour l'immigration, en estimant que rien ne se passe d'important depuis des décennies dans ce domaine, et ceux qui ne voient dans les phénomènes migratoires qu'un "grand remplacement" orchestré par on ne sait qui. En s'auto-alimentant, les deux postures se justifient, hélas, l'une l'autre.
La dernière contribution en date dans cette course aux effets délétères est celle d'Hervé Le Bras qui dans sa volonté de dénoncer cet "enfumage "qu'est le "grand remplacement" finit par se perdre dans sa démonstration jusqu'à m'associer dans un entretien récent dans L'Express à Eric Zemmour et Nicolas Bay, c'est-à-dire à l'extrême droite.
Discussion stérile
Le prétexte ? La volonté qui est la sienne pour parfaire sa démonstration de minimiser le nombre de titres de séjour délivrés ces dernières années, avant la crise sanitaire, à des étrangers non européens. Donnée pourtant assez simple à vérifier pour qui s'en donne la peine puisqu'elle est rendue publique chaque année par le service statistique adossé à l'Insee du ministère de l'Intérieur. En un mot, sauf à considérer que les demandeurs d'asile ne sont pas en situation régulière, il y a bien eu, en 2019, 277 000 premiers titres de séjour délivrés pour des motifs de vie privée, familiaux ou de travail et 177 000 autorisations provisoires de séjour délivrées à des demandeurs d'asile. Le tout fait plus de 400 000 titres de séjour de tous types délivrés. En 2021, le rythme a repris avec 133 000 autorisations de séjour au titre de l'asile et 271 000 au titre des autres catégories. Discussion stérile.
En ce qui me concerne, je ne cesse d'affirmer depuis des années que prendre le sujet de l'immigration à travers le prisme des chiffres conduit à une impasse ; celle-là même où se fourvoient des esprits qui se croyant généreux stérilisent leur pensée sur le sujet. Comme une autruche qui a la tête dans le sable, ils cachent à leurs yeux les effets de l'anomie sociale, comme celui d'une concentration des immigrations dans des zones qui fait peser, d'abord sur les couches populaires, le poids de l'accueil de l'immigration. Cette posture consolide depuis des années l'espace politique de ceux qu'elle prétend combattre.
Nous n'avons pas le même métier
Ainsi affirmer, sans sourciller, qu'en Seine-Saint-Denis, département où j'ai exercé 4 ans, dans des villes comme Montfermeil, Tremblay-en-France, Clichy-sous-Bois ou encore Aulnay, le vote d'extrême-droite n'a rien à voir avec l'immigration laisse pantois. Je ne parle pas de Marseille que je connais moins mais qui est historiquement une ville d'immigration. Ne pas voir à quel point l'accumulation de pauvreté, liée à l'arrivée d'immigrants toujours plus démunis, pèse sur tous, c'est être hermétique à la souffrance populaire. Ignorer l'angoisse légitime de tous ceux pour qui l'Etat social est le bien le plus précieux, quand ce n'est pas le seul bien, et qui ont peur, à tort ou à raison, que la somme des pauvretés ne réduise la part de chacun, c'est ne pas comprendre que cet attachement est lié au souvenir des luttes qu'il a fallu mener pour qu'existent ce qu'on nomme acquis sociaux. Refuser de voir que des migrations, issues des chaos du monde, peuvent déconstruire les peuples, les réduire à des multitudes au sein desquelles le repli sur des communautés d'origines a pour effet d'empêcher toute convergence dans des causes communes, et à quel point cela annihile la capacité à se constituer en nations civiques. Mais la souffrance des uns, l'émotion des autres comme l'attachement à une vie bonne, Hervé Le Bras les écarte avec cette phrase qui fleure bon le mépris social "ce n'est pas mon métier". Nous n'avons pas le même métier.
[1] Didier Leschi, Ce grand dérangement, l'immigration en face, Tract Gallimard, n° 22.
