En cette période de campagne présidentielle, qu'on me permette un court dégagement sur le prix des petits arrangements entre amis que semble exiger toute victoire électorale.

Tout part de la Realpolitik, nom dont on affuble généralement les manoeuvres cyniques que requiert la gestion quotidienne des affaires publiques. Exemple : Angela Merkel, lors de son second mandat, avait décidé, pour conserver le pouvoir, de pactiser avec les Verts. Si les Grünen allemands sont autrement réalistes que nos écolos français (et autrement habiles à conquérir le pouvoir), ils n'en sont pas moins fermes sur certains points idéologiques fédérant leur base. C'est pour leur complaire que la chancelière décida de fermer les centrales nucléaires allemandes. Partout, les Verts avaient assuré qu'un accident majeur était imminent et exterminerait sans faute la population allemande et tout ce qui l'entoure. Leur accorder ce point ne fut pas un bien grand cas face à une opinion encore traumatisée par Tchernobyl et traditionnellement méfiante à l'égard du nucléaire. En France, au même moment, on ne vit dans cette initiative que le fait d'un accord de politique interne un peu médiocre, dont nous saurions, le moment venu, tirer parti.

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Rester au pouvoir coûte que coûte

L'Histoire a de ces astuces. Loin de nous acheter notre électricité, les Allemands se tournèrent d'abord vers leurs centrales à charbon puis vers des pays produisant avec force lignite ce dont ils avaient besoin. On vit se mettre en place une économie de l'électricité hypercarbonée comme on n'en avait pas idée. Les arbitragistes se mirent de la partie. La spéculation alla bon train. Les Allemands édifièrent alors ces éoliennes dont ils sont friands à proportion de leur inefficacité, et qui aujourd'hui représentent 60 GW installés. 500 milliards d'euros y furent consacrés. Et puis, ils trouvèrent utiles, on le sait, de se tourner vers le gaz russe, qui faisait au même moment les beaux jours du jeune retraité Gerhard Schröder.

La déroute énergétique de l'Allemagne est tous les jours sous nos yeux. Climatiquement délirante, financièrement déraisonnable, politiquement irresponsable : le bilan d'Angela Merkel en la matière ne ressemble pas aux éloges qui lui furent tressés au moment de son départ, où l'on vit la déesse de la Vertu et le dieu du Courage se donner la main pour en remontrer aux désordres français. Tout ça, en fait, ce fut pour rester au pouvoir.

Minable compromis électoral

Ces accords de gouvernement signés sur un coin de table n'eurent pas ce seul effet. Ainsi le gaz russe est-il devenu, en peu de temps, non point la ressource énergétique principale de l'Allemagne, mais son noeud coulant diplomatique. Plus rien n'est possible face à un président Poutine qui, usant des ficelles classiques de la géoéconomie, a fait du gaz un levier de puissance. Il fallait être un Vert allemand - ou une chancelière assoiffée de pouvoir - pour ne pas s'en rendre compte. La corde russe est nouée autour du cou de l'Allemagne sur le plan énergétique comme la corde turque l'est sur le plan migratoire. L'Allemagne pratique la diplomatie des fourches caudines.

Ce fier pays, notre plus proche allié, avec son industrie puissante qui tous les jours nous fait pâlir d'envie, est en réalité devenu l'otage géopolitique des ennemis de l'Europe. Et tout cela pourquoi ? Pour un minable compromis électoral. Pour une coalition de fortune permettant à madame Merkel de rester à sa place. Et qui finalement aboutit aujourd'hui à cette déclaration hallucinante du chancelier Scholz : "Pénaliser la Russie sur le dossier ukrainien pourrait pénaliser davantage encore ceux qui pénalisent."

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Vision stratégique

Dans le monde tel qu'il va, le court terme que semble commander la vie démocratique se heurte au long terme stratégique dont de grandes puissances ont fait leur seul horizon. Nous ne pouvons plus bricoler dans notre coin national des compromis à courte vue dont nous serons demain les premières victimes. Hier pain quotidien de la vie politique, les petites ententes douteuses se payent aujourd'hui très cher sur la scène mondiale.

Etrangement, ce monde brutal et menaçant sanctionne le cynisme à courte vue. Il impose la vision stratégique et la compréhension de ses propres intérêts à long terme. La situation ukrainienne est le cas d'école de cette injonction faite aux démocraties libérales, si elles entendent survivre, de voir clair. La politique étrangère a beau n'être pas la préoccupation des Français en période électorale, elle est pourtant devenue le déterminant principal de notre avenir commun. La seule gratitude due à Angela Merkel est de nous avoir appris cette leçon, dût-elle, pour notre malheur, ne se l'être point appliquée.