Les yeux sont cernés et on traîne un peu le pas, ce jeudi, dans la zone industrielle de Roye (Nord). Pas le temps de se poser. Quelques heures à peine après son débat de l'entre-deux-tours, Marine Le Pen est à nouveau sur les routes, dans le Nord, à la rencontre de routiers. Mais, dans les équipes, on souffle un peu. L'affront de 2017 a été lavé, assure-t-on. La candidate d'extrême droite s'est racheté une image, en réussissant à éviter le piège de l'affrontement et de la dérive inaudible avec Emmanuel Macron. "Elle était très stressée, imaginez, d'un point de vue personnel, ce que ça représentait pour elle de remonter sur le ring, confie une proche. Hier, au siège, tout le monde parlait tout bas, c'était presque un moment religieux."

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Les membres de l'équipe l'assurent : "Elle a fait la démonstration qu'elle était au niveau, qu'elle était solide." A ceux qui regrettent qu'elle n'ait pas assez attaqué le président-candidat sur son bilan, alors même que ce dernier a été plus incisif qu'en 2017, ils répondent : "Le but n'était pas de rendre coup pour coup, même si ça aurait fait plaisir à certains..." Son ancien bras droit, Florian Philippot, a critiqué, sur Twitter, la passivité de son ancienne candidate. "Macron mérite qu'on soit bien plus offensif face à lui, d'autant que lui ne se gêne pas ! Défendre avec pugnacité une autre voie et rappeler un bilan, des dépendances et des mensonges affreux !", commente-t-il. Marine Le Pen elle-même lève les yeux au ciel, dans une mimique qui aura caractérisé sa campagne, devant le parterre de journalistes. "Alors quand je suis incisive, je le suis trop, et quand je le suis moins, je ne le suis pas assez..., lâche-t-elle, agacée. Ce qui m'importe, ce n'est pas ce que vous pensez, mais ce que pensent les Français, et la possibilité qu'ils ont eue, hier, de comprendre ma vision et mon projet."

L'idée d'apaiser ceux qui veulent faire barrage

Car tel était l'enjeu pour la candidate frontiste : parler de son projet, qu'elle n'a cessé de qualifier de "complet, chiffré et précis", et laisser le soin au parti et à Jordan Bardella, notamment, de taper sur Emmanuel Macron et son bilan. "Il ne s'agissait pas de se payer Macron, répète son directeur de cabinet, Renaud Labaye. Il fallait rester calme, présidentielle, pour montrer qu'elle avait gagné en crédibilité et qu'elle ne fait plus peur. L'enjeu n'était pas de convaincre ceux qui votent déjà pour nous, mais d'apaiser ceux qui voudraient faire barrage ou entretenir la peur."

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Sur place, les militants partagent ce constat, et se félicitent que leur championne ait conjuré le débat d'il y a cinq ans. "Elle était bien plus calme, réfléchie, elle représentait mieux la France, estime Johanna, venue assister, avec sa fille de 4 ans, à la rencontre avec les routiers. Ce que j'apprécie, c'est qu'elle paraît simple, proche de nous, alors que Macron est arrogant et essayait sans cesse de la rabaisser." Thierry, 60 ans, préretraité des autoroutes, acquiesce : "Elle a mûri depuis 2017." Pour lui, qui a toujours voté pour les Le Pen, père et fille, le débat ne changera pas la donne, mais la candidate a pu redorer son blason. "Elle a fait le job, renchérit un ami proche. Les Français ne voulaient pas d'invectives, ils sont épuisés de cela. Ils voulaient de la tenue, c'est fait. Maintenant c'est fatalement long. Marine c'est un diesel..."

Celui qui appelle à faire barrage a finalement l'air de dire que Marine Le Pen est respectable

Car si le débat a été respectable et audible, il a aussi été long, et plat. Sans surprises, sans invectives virulentes, courtois. Dans la dernière partie, les deux finalistes de la présidentielle ont même partagé un moment de complicité, sur le mode "anciens combattants", donnant lieu à un échange lunaire :

"- Nous sommes beaucoup plus disciplinés qu'il y a cinq ans, Madame Le Pen.

- Je crois que nous avons vieilli...

- Vous ça ne se voit pas, moi j'ai peur que ça se voit beaucoup!"

"On pensait qu'on aurait droit à l'extrême droite, à l'héritage, aux dérives de Jean-Marie le Pen, commente un membre de la campagne. On s'attendait à être assaillis par des arguments moraux, mais ça n'a pas du tout été le cas. C'était un peu déstabilisant : celui qui appelle à faire barrage a finalement l'air de dire que Marine Le Pen est respectable."

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Pas de diabolisation à outrance, ni de formules chocs, exceptées, peut-être le moment où Emmanuel Macron assure à Marine Le Pen qu'elle s'adresse à son banquier lorsqu'elle échange avec la Russie. Mais entre deux camions, on l'assure à nouveau : le moment était réussi. Qu'importe que la candidate frontiste ait buté sur plusieurs chiffres, ou sur plusieurs aspects de son programme. Qu'importe le fond, finalement. Il s'agissait, avant tout, d'un enjeu de forme. C'est désormais le jour d'après. Et pour la dernière ligne droite de sa campagne, Marine Le Pen a choisi de s'adresser à sa base, dans le Nord, sur sa thématique phare : le pouvoir d'achat. Elle tiendra, ce jeudi, un dernier meeting à Arras, où 4000 personnes sont attendues. Devant le restaurant routier où Marine Le Pen déjeune, ses soutiens en sont convaincus : "Elle peut gagner, et si elle ne passe pas, je vais chialer, parce que ce ne serait pas normal après s'être si bien battue", assure Marcel, retraité et sosie non officiel de Johnny Hallyday.