Dans un contexte électoral ordinaire, il serait facile de résumer le débat télévisé entre Valérie Pécresse et Eric Zemmour. La candidate LR à l'élection présidentielle a nettement dominé le prétendant d'extrême droite au terme d'un débat à couteaux tirés de plus d'une heure. Pugnace, elle a déstabilisé son adversaire, qui a semblé rendosser son costume de polémiste au fil des échanges. Mais cette élection présidentielle n'a rien d'ordinaire en pleine guerre ukrainienne. Le conflit rappelle les missions régaliennes du chef de l'Etat. L'échange entre les deux candidats a souvent viré au pugilat inaudible. Avec un risque : que la victoire enregistrée par Valérie Pécresse entache sa présidentialité face à Emmanuel Macron, perché sur son Olympe depuis le début de l'offensive russe.

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Chaque compétiteur s'était fixé un cahier des charges avant le débat. Valérie Pécresse voulait souligner l'absence de crédibilité de son rival et rappeler ses ambiguïtés sur le régime de Vladimir Poutine. Eric Zemmour souhaitait, lui, pointer les incohérences de l'ancienne ministre, qu'il dépeint en "centriste". Les cases ont été cochées d'entrée de jeu. La première partie du débat était diffusée sur TF1, avant de basculer sur la plus confidentielle LCI. Il ne fallait pas tarder. Valérie Pécresse oppose son "esprit gaulliste" à son "esprit munichois" sur le dossier ukrainien : elle rappelle les louanges de son adversaire à Vladimir Poutine et son refus d'accueillir les réfugiés ukrainiens. Le polémiste la qualifie de "gaulliste de pacotille" et de "gestionnaire" dénuée de convictions. "Vous êtes une centriste et vous trahirez vos électeurs", lance-t-il.

Valérie Pécresse offensive

Rapidement, un constat s'impose. La présidente de l'Ile-de-France est plus à l'aise. Celle dont la raideur est moquée lâche ses coups. Elle est offensive et met en difficulté Eric Zemmour, comme lorsqu'elle lui demande son vote au second tour de la présidentielle 2017. Une question restée sans réponse. Elle piège également son concurrent quand elle aborde son rapport aux femmes. "Ne m'interrompez pas s'il vous plaît, les femmes ont le droit de s'exprimer", éreinte la candidate. "Je l'attendais", répond Eric Zemmour. "Pourquoi ? Parce que vous avez dit tellement d'horreurs sur les femmes ?" La réplique clôture l'échange.

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Le terrain de l'immigration cristallise cette domination. Valérie Pécresse veille à ne pas attaquer les propositions d'Eric Zemmour sur le terrain de la morale, mais de l'efficacité. "L'immigration zéro, personne ne l'a fait et personne ne la fera jamais, vous serez un président impuissant", lance-t-elle, vantant son projet de quotas migratoires et de fin des visas pour les pays refusant de reprendre leurs clandestins. "Vous êtes un idéologue, vous n'êtes pas concret", assure-t-elle à celui qui rappelle sa volonté de supprimer le droit du sol, le regroupement familial et d'expulser les délinquants étrangers.

Eric Zemmour peine de son côté à dérouler de manière explicite son projet migratoire. "Vous ne me laissez jamais finir", s'agace-t-il. Habitué des plateaux où il pouvait dérouler son argumentaire sans contradiction, il s'empêtre dans le format et peine à rebondir sur les invectives de sa rivale. "Il fait ce qu'il faisait sur CNEWS, mais là c'est la présidentielle", commente un observateur de la droite. Et perd, de fait, en crédibilité. Car, incapable d'éviter le piège rhétorique que lui tend Valérie Pécresse, il s'embourbe dans ses développements, sans l'assise technique de sa rivale.

L'intellectuel Zemmour prend le pas sur le candidat

En témoigne leur passe d'armes sur l'islamisme. Valérie Pécresse énumère ses actions publiques contre cette idéologie - charte de la laïcité en Ile-de-France, plan pour lutter contre la radicalisation dans les clubs sportifs - quand Eric Zemmour se lance dans une tirade sur la distinction entre islam et islamisme. "L'Islam et l'islamisme, c'est la même chose (...) Je fais une différence entre l'Islam et les Français de confession musulmane. Ces derniers doivent être discrets dans l'espace public, comme toutes les religions." L'intellectuel prend le pas sur l'aspirant chef d'Etat.

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Valérie Pécresse l'emporte aux points. La technicienne a sorti les crocs, le novice en politique n'a pas terminé sa mue. Mais leur confrontation se durcit au fil des minutes. Le ton monte, et d'invective en invective, le débat glisse dans l'inaudible. Il se transforme en pugilat dans un brouhaha ambiant. Chacun exhume des dossiers sur son rival. Valérie Pécresse épingle les liens d'Eric Zemmour avec Tariq Ramadan, qui l'accuse en retour d'être soutenue par des élus complaisants envers l'islamisme. Les débats Giscard-Mitterand appartiennent bien à un autre siècle.

"On devait avoir de la pugnacité"

Cette explosivité est le reflet de l'époque. Mais elle intervient en plein conflit ukrainien, qui a mis en lumière la fonction originelle du chef de l'Etat : garantir les intérêts vitaux de la France et la sécurité nationale. Emmanuel Macron l'a bien compris. Le président veille à ne pas descendre dans l'arène et conserve sa position de surplomb. Le chef de l'Etat recevait ses homologues européens à Versailles quelques heures avant cette joute télévisée.

Valérie Pécresse a certes semblé l'emporter face à Eric Zemmour devant plusieurs millions de Français. Mais cette victoire a un coût : le différentiel de présidentialité s'accroît entre l'ancienne ministre et le président de la République. "On s'en fout, lâche un député LR. On ne vise pas la première place. Macron est intouchable en présidentialité avec l'Ukraine. Là on devait avoir de la pugnacité." De ce point de vue Valérie Pécresse a réussi son pari. Mais cette victoire pourrait être à la Pyrrhus dans l'optique d'un duel avec le chef de l'Etat.