Ce mardi 6 octobre, François Baroin poursuit sa "tournée de renoncement", celle qu'il a entamée quelques semaines plus tôt auprès des élus Les Républicains pour annoncer sa décision de ne pas être candidat à la présidentielle, comme l'a révélé L'Opinion. Le voici attablé le temps d'un dîner dans un restaurant parisien avec son ami centriste, Hervé Morin. Pour justifier son refus d'obstacle élyséen, le maire de Troyes soupire : "Ce n'est pas mon combat." Et ça ne l'a jamais été, aurait-il pu ajouter. Déjà, en 2017, alors qu'un autre François (Fillon) s'embourbe dans le Penelope Gate et que la droite espère un fringant remplaçant de dernière minute, le quinqua chiraquien répugne à forcer le destin. Matignon, avec joie. L'Elysée, non merci. Drôle d'animal politique que François Baroin.
Il est, à 55 ans, dans une situation inédite. D'ailleurs, le Normand direct et rieur qu'est Morin, ne se prive pas de la lui résumer de cette façon : "Pour être candidat à l'Elysée, il faut s'être bagarré pendant longtemps. Et toi, tu vas refuser quelque chose pour lequel tout le monde attend que tu appuies sur le bouton, c'est rare dans l'histoire de la Ve République !" Rare, peut-être. Inattendu, certainement pas.
L'épiphanie de Borloo
Au delà de son envie, de ses raisons personnelles, familiales, de ne pas livrer la bataille suprême, François Baroin a réfléchi aux embûches qu'il trouverait en travers de sa route vers le palais de la rue du Faubourg Saint-Honoré. Il y a d'abord cette certitude que le temps élyséen est pour lui révolu. "Si Macron est élu, je pense que ça peut embarquer ma génération, analysait-il devant nous en avril 2017. On portera une partie de l'ombre portée de la défaite. Je prendrai de la distance avec la politique nationale. Je pense que le moment présidentiel c'était là, l'histoire ne repasse pas les plats."
En 2019, il a néanmoins hésité, cru qu'une porte s'entrouvrait. Murmuré à l'oreille de son fidèle soutien Christian Jacob qu'il ne serait pas contre l'idée que le parti Les Républicains soit entre des mains amicales - jamais il n'avait prononcé des mots aussi engageants pour son entourage politique. Jacob s'est présenté, il a été élu. Et "François", tout doucement, s'est défilé. C'est Jean-Louis Borloo qui le premier, l'a compris. Souvenir de 2012 peut-être. Entre candidats pressentis souhaitant capituler, on se comprend. Dès septembre 2019, à l'un de ses copains politiques avec lequel il devisait sur la prochaine élection présidentielle, Borloo a juré : "Il y a une chose que je ne peux pas faire : soutenir Baroin car il se retirera au dernier moment pour rallier Macron en disant que c'est trop dangereux."
Baroin :"Si je me lance et que je me retourne, je ne suis pas certain de voir Sarko"
C'est ironique la politique : Baroin, justement, redoutait le ralliement de certains de ses partisans à Emmanuel Macron. Pas n'importe lesquels et un en particulier. C'est à Nicolas Sarkozy qu'il songeait. "Si je me lance et que je me retourne, je ne suis pas certain de voir Sarko", a-t-il pris l'habitude de dire. Il faut dire que l'ancien président, s'il apprécie François Baroin, n'a jamais été le plus convaincu par sa pugnacité élyséenne. Quand on a pensé à la présidentielle "pas seulement en se rasant", sans doute distingue-t-on celui que d'autres ambitions animent. L'ex chef de l'Etat a pourtant veillé à répéter des mois durant à tous les partisans de Baroin croisés ici ou là : "Moi, si François y va, il aura mon soutien... Qu'est-ce que je peux faire de plus ?" Avoir envie à sa place ?
Fin juin, alors qu'Emmanuel Macron tarde à s'adresser à une France déconfinée mais encore pantelante, Nicolas Sarkozy badine devant les siens : "Il a du mal à se décider ce pauvre Macron... Enfin, c'est toujours moins long qu'avec François." Quelques jours plus tard, à l'un de ses interlocuteurs issus des Républicains qui se demande "ce que fera Baroin", le locataire de la rue de Miromesnil assène : "Il n'ira pas." "Qu'est-ce qui vous donne ce sentiment ?" interroge le visiteur étonné par la fermeté du ton. "Ce n'est pas un sentiment, c'est un fait. Sa décision est prise." Avant leur week-end de chasse prévu à la fin du mois de juillet, Christian Jacob, lui, croit encore à la candidature de celui pour lequel il a accepté le travail ingrat de président du parti de droite en lambeaux. Quelles raisons poussent donc Nicolas Sarkozy à être si affirmatif ? Une conversation qu'il aurait eue avec François Baroin ou l'espoir d'une parole performative ?
Darmanin, "l'aspirateur à mecs de droite"
A moins qu'il ait jeté un coup d'oeil du côté du ministère de l'Intérieur, occupé depuis juillet par son très ambitieux poulain, Gérald Darmanin. Depuis que ce dernier a compris qu'Edouard Philippe ne finirait pas le quinquennat à Matignon, il s'est mis en tête d'aider Emmanuel Macron à parler et à séduire cet électorat de droite qui n'a pas encore rejoint les rives du Nouveau monde. De fait, Darmanin a installé une espèce de match sous-jacent et inégal avec... François Baroin. "Baroin devait convaincre les gens de le suivre alors qu'on avait des doutes sur son ambition, Darmanin doit convaincre les gens de le suivre avec un candidat déjà connu", synthétise l'un de ses camarades.
En prime, au petit jeu de séduction des élus locaux LR, le turbulent hôte de Beauvau semble bien meilleur que le sage Baroin. "C'est un aspirateur à mecs de droite", siffle admiratif un sarkozyste. Avant son installation à l'Intérieur, il appelait, rappelait les maires LR pour les assurer de son soutien lors de leur victoire ou de leur défaite aux municipales. Avec toujours cette question :"Qu'est-ce qu'on peut faire pour toi ?" Depuis son installation à l'Intérieur, il se presse à leurs côtés quand ils font face à des violences urbaines comme c'est le cas de l'édile LR Alexandre Vincendet à Rillieux-la-Pape, qui a vu débarquer Darmanin et son pas pressé lundi soir.
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On murmure que l'altruisme ne serait pas son seul moteur. Les plus téméraires évoquent même ce dessein : devenir le directeur de campagne puis le Premier ministre du second quinquennat macronien. "Gérald veut aller au bout d'une logique : il y est allé en 2017 en se disant qu'il fallait qu'il fasse la campagne de 2022 et qu'il la crante à droite", observe un élu LR qui le connaît bien. Et pour réussir, pas question d'avoir dans les pattes François Baroin.
