"Il faut regarder dans le programme de Jadot s'il n'y a pas deux mesures à prendre !" Quand il n'est pas tranquille, Emmanuel Macron ne s'embarrasse pas d'images ou de longues tirades. Les ministres qui se sont pris des taloches le mercredi matin dans le salon Murat de l'Elysée en savent quelque chose. "Et franchement, dimanche, il s'est fait très peur", croit savoir l'un des membres les plus politiques de ce gouvernement en fin de vie. Alors, quelques minutes après son discours de qualification au second tour porte de Versailles, il fait comprendre sans détour à ses lieutenants que l'entre-deux-tours sera à gauche, ou ne sera pas. A 20 heures, Jean-Luc Mélenchon (22% des voix), ou plutôt son électorat, est devenu le faiseur de roi de la présidentielle. La couronne, elle, n'a jamais été aussi près de la tête de Marine Le Pen.
Beaucoup y vont de leurs recommandations au chef, dont la prise de parole ce soir-là n'a pas totalement convaincu, voire un tantinet inquiété ses proches. "De toute façon, il n'est jamais exceptionnel les soirs de premier tour", souffle un vieil ami. Un ancien conseiller au Château l'exhorte de parler au peuple de gauche pour ne pas qu'il s'abstienne le 24 avril : "Il faut absolument montrer que ce n'est pas le nouveau leader d'un camp qui n'existe plus, celui de la droite, qu'il n'est pas leur candidat de substitution." Un ministre venu de la droite, avec les mots de son histoire politique, ne dit pas autre chose : plus que jamais, pour le candidat autorevendiqué de "l'extrême centre", in medio stat virtus. C'est dans un juste milieu que réside la vérité de cette élection. "Il y a désormais trois blocs dans la vie politique française, chacun devra se polir et ça vaut aussi pour nous, analyse-t-il. On ne peut pas apparaître comme le bloc qui promeut uniquement des mesures libérales très tranchantes. Il a compris qu'il fallait arrondir les angles, mais ça doit concerner le programme comme le bonhomme : il lui faut plus de rondeur, plus d'humilité. Il fait mine de ne pas y prêter attention mais il entend ce qu'on lui dit. Et dès le lundi, le résultat y était."
"On n'a pas mis les accents toniques où il le fallait"
Dans le Nord, où Marine Le Pen a surperformé au premier tour, Emmanuel Macron met tous les ingrédients nécessaires à la nouvelle recette macronienne. Il se met "à portée de claques", en déambulant des heures durant devant une dizaine de caméras, empile les mesures sociales, cite Jaurès, rend visite à des ouvriers en gilet orange sur un chantier... A la tombée de la nuit, il surprend en lâchant du lest sur la "mère des réformes", celle des retraites : il n'exclut pas de revenir sur l'âge légal de départ à taux plein à 65 ans, qu'il considérait pourtant indispensable pour l'équilibre et la sauvegarde du système. "Tout est réfléchi... et tout est improvisé", se marre quelques jours plus tard Jean-Marc Borello, président du groupe SOS et délégué général adjoint de LREM. La Macronie est étonnée, mais rassurée. Beaucoup considèrent que la campagne "en même temps" éclair et plan-plan du chef de l'Etat manquait d'équilibre. "On a eu un problème de surligneur, résume un ministre. On a stabilobossé la retraite à 65 ans, et non le gel des prix, ni le compte épargne-temps. Bref, on n'a pas mis les accents toniques où il le fallait."
Le président candidat poursuit sa stratégie et, en parallèle, se place de plus en plus en miroir asymétrique de la patronne du Rassemblement national. "On a joué l'opposition avec Le Pen un maximum", glisse un conseiller d'Emmanuel Macron. Dans un bain de foule à Strasbourg, il va lui-même - selon un proche - provoquer la rencontre avec une jeune femme, "voilée et féministe" : "C'est la meilleure des réponses à toutes les bêtises que j'entends", lui dit-il, pour mieux discréditer la volonté de Marine le Pen d'interdire l'accoutrement dans l'espace public. Lutte contre les discriminations, pouvoir d'achat avec la solidarité à la source, drague des enseignants... Le bingo est presque rempli. Il manque encore quelque chose, mais quoi ?
"Le réchauffement climatique, c'est ultra-important chez les électeurs de Mélenchon : là-dessus, ce n'est même pas que l'accent a été faible, c'est qu'on ne l'a pas mis du tout ! On est muet, il faut y remédier", prévenait un ministre durant la première semaine d'entre-deux-tours. Sans doute était-il au parfum de ce qui allait se préparer... A Marseille, le chef de l'Etat a lâché les chevaux. Un futur Premier ministre en charge de la Planification écologique, secondé par "deux ministres forts" à la Planification énergétique et à la Planification écologique territoriale, des purificateurs d'air dans les écoles, les hôpitaux, les maisons de retraite et les bâtiments publics, des références à "l'avenir en commun", du nom du programme de La France insoumise... Annonces tonitruantes et grosses ficelles : rien n'est de trop pour montrer qu'il fait sa mue verte. "Il commence à droite et ensuite il fait tout pour envoyer des signaux à gauche, franchement, c'est un peu grossier, concède un pilier du gouvernement issu du PS. Mais il faut reconnaître que les deux seules mesures qui avaient marqué sa campagne de premier tour, c'était les 65 ans et le RSA conditionné, que du négatif..."
Le voici qui se donne du mal pour réaliser derrière lui l'union nationale des modérés. Mais le renouvellement de ses équipes à gauche a du plomb dans l'aile. Le président tente depuis un moment de s'acoquiner avec les résistants socialistes, espérant quelques prises de guerre comme en 2017 pour finir d'aspirer la branche sociale-démocrate du PS. Problème : il n'est guère de candidats disponibles... ou même intéressés. La mission est toutefois réussie avec l'ex-ministre François Rebsamen, qui a accompagné le chef de l'Etat en déplacement à Dijon. L'ex-président Hollande, qui croit en la défaite d'Anne Hidalgo mais - pas encore - à l'effondrement du PS, a tenté de le retenir. En vain. Après sa défaite face à Hidalgo au congrès d'investiture socialiste, l'autre grognard de Hollande, le maire du Mans Stéphane Le Foll, reçoit nombre d'appels et de SMS au ton mielleux - et donc suspects - venant d'ex-collègues du gouvernement tel Jean-Yves Le Drian. Rien n'opère.
"Voyons-nous pour un café..."
La Macronie jette son dévolu sur les présidents de région, les heureux sauveurs des régions socialistes à l'été 21, ceux-là mêmes qu'elle a tenté de faire tomber pourtant. On évite Carole Delga : elle ne cache pas sa détestation d'Emmanuel Macron (qu'elle a connu au gouvernement) et s'en émeut dans la presse. Depuis janvier, Loïg Chesnais-Girard reçoit "des petits signaux". Des invitations à prendre un café, à se voir prochainement, "alors qu'ils ne m'ont pas adressé la parole depuis trois ans", persifle la proie. Il faut dire qu'entre le patron de la région Bretagne et le chef de l'Etat, c'est silence radio depuis qu'en 2019 ce dernier a exigé du Breton qu'il "clarifie sa position". Traduction : qu'il quitte le PS pour rejoindre LREM.
Le 11 février dernier, Chesnais-Girard annonce sur Twitter qu'il est positif au Covid et s'excuse de ne pouvoir assister au sommet mondial pour la protection des océans à Brest. Emmanuel Macron, qui est attendu sur place, se fend d'un SMS. Le premier en trois ans. "J'espère que tu vas bien. Voyons-nous pour un café." En fidèle socialiste, "LCG" apporte malgré tout son soutien à Anne Hidalgo mais quand celle-ci tombe sous les 2% de voix le 10 avril, c'est son ancien mentor Jean-Yves Le Drian qui lui envoie une invitation un brin cynique : "Maintenant que le PS est mort, on va pouvoir parler sérieusement."
Contacté, Loïg Chesnais-Girard ne souhaite pas commenter les échanges. "Nous sommes tous sérieux et on appelle à voter Emmanuel Macron face au danger de l'extrême droite", mais les élus responsables ne pourront être séduits comme en 2017. Un cadre socialiste, anciennement très Macron-compatible, complète : "J'ai vu combien mes amis qui l'ont rejoint ont souffert pendant ce quinquennat. Il y a toujours des gens qu'il peut récupérer, un socialiste de plus de 50 ans qui se dit 'oh tiens, j'ai jamais été ministre'. Mais les quadras, je doute qu'on y aille. On n'a rien à gagner à aller souffrir dans un gouvernement Muselier, Woerth et Darmanin. Sauf peut-être s'il l'emporte d'une très courte tête et qu'il y a une nécessité à faire l'union nationale. Et encore..."
