Pas un mot. Lors des deux premiers conseils des ministres de l'ère Macron II, les membres du gouvernement n'ont pas eu l'occasion ni le plaisir d'entendre la voix de leur nouveau collègue Pap Ndiaye, surprise de dernière minute de l'équipe Borne. Assis entre Gérald Darmanin et Damien Abad dans le salon des ambassadeurs, l'historien devenu ministre de l'Éducation nationale et de la Jeunesse est resté parfaitement silencieux. "Comme la majorité des gens présents autour de la table... On prend la parole quand le président vous la donne, ça ne s'improvise pas", explique l'un des entrants, presque étonné par la froideur d'Emmanuel Macron et la solennité de la réunion. Pour autant, le novice, propulsé numéro 6 du gouvernement, n'est-il pas chargé d'un chantier majeur du quinquennat ? De l'une des priorités fixées par le président-candidat au cours de sa campagne ? À l'Élysée comme dans l'espace public, Pap Ndiaye a entamé son aventure ministérielle sur la pointe des pieds.
Le mercredi, donc, il se tait (pour le moment). Lundi (30 mai), il est à bonne école - ce qui n'est pas idiot pour un ministre de l'Education. Comment réussir à satisfaire la majorité ? Il reçoit à sa table le président du groupe LREM à l'Assemblée nationale Christophe Castaner. L'ex-patron de Beauvau apprécie prodiguer aux petits nouveaux quelques conseils stratégiques et de communication.
Mardi (31 mai), il étudie une question qui peut lui être utile un jour : à quoi ça ressemble, un ministre dans la tourmente ? Pap Ndiaye est à Beauvau : il déjeune avec Gérald Darmanin. Les deux hommes ne se connaissent pas du tout, ils se sont parlé au téléphone au cours du weekend suivant l'annonce du nouveau gouvernement.
Jeudi (2 juin), il est LE ministre mis en avant par Emmanuel Macron, qui effectue à Marseille une visite consacrée à l'éducation. Pap Ndiaye se tait toujours, c'est le chef (de l'Etat) qui parle. "Quand j'ai choisi de nommer monsieur Pap Ndiaye, j'ai choisi de nommer un homme qui, par sa vie et son parcours, dit ce à quoi je crois de l'école de la République. (...) Il a montré par ses études, son parcours académique, son souci de l'égalité des chances et cet attachement à notre République, au fait qu'elle doit toujours se regarder elle-même, être capable de bâtir son unité dans le respect des diversités. C'est le discours universaliste auquel je crois."
Sa nomination ? Une idée de dernière minute
Emmanuel Macron se lance ainsi dans une de ces opérations séductions qui lui sont coutumières - et cette fois il part de loin. L'hostilité est grande. Ce milieu ne lui est pas totalement étranger, sa grand-mère adorée était une ancienne professeure de géographie devenue directrice d'école. Ces derniers jours, le président a été marqué par les séances de job-dating pour recruter les enseignants, comme s'il fallait quémander pour trouver des profs.
Les problèmes sont donc légion. Dans ce contexte, sortir Jean-Michel Blanquer du jeu n'était pas une question pour le président. Non, la seule interrogation d'Emmanuel Macron fut de savoir si offrir la tête du ministre sortant suffirait à apaiser - l'un des verbes clés de ce début de second quinquennat - le corps enseignant, ou s'il fallait en plus donner un signal par le choix d'un successeur atypique. Le chef de l'Etat est d'abord plutôt sur le schéma numéro 1 : il propose à l'un de ses ministres les plus politiques, Bruno Le Maire, de succéder à Blanquer avec un portefeuille élargi à la Recherche et à l'Enseignement supérieur. Refus de l'ex-LR, qui veut rester à Bercy. Emmanuel Macron bascule alors dans la dernière ligne droite vers le schéma numéro 2 : Pap Ndiaye. "Lui, ce n'est pas une idée qu'il traîne depuis trois mois, qu'il a longuement travaillé, non, elle lui est arrivée au dernier moment", assure un pilier de la majorité proche du président.
Cette fois, l'objectif est clair. "Il faut embarquer les profs, dit-on à l'Elysée. Là on leur envoie un signal : on a pris un des vôtres, on fait un geste. Il part avec une présomption de confiance." Emmanuel Macron a même pris soin de trouver quelques alliés à Pap Ndiaye. Il a notamment appelé l'ex-ministre de l'Education François Bayrou, pour lui demander d'aider le nouveau venu. Il veille aussi à muscler le cabinet autour de l'intellectuel, pour le rendre opérationnel - on n'a pas oublié le précédent Luc Ferry, ministre philosophe entre 2002 et 2004.
Avec lui, "ça passe ou ça casse"
Un jour, oui, il parlera. Pap Ndiaye est, qu'il le veuille ou non, autant un universitaire reconnu qu'un symbole fort brandi par Emmanuel Macron. Et, comme tous les symboles, il suscite, dans le sillon qu'il commence à peine à creuser, une certaine forme d'espoir de la part de l'aile gauche de la macronie. Celle qui n'était pas du tout à l'aise avec la seconde partie de quinquennat de Jean-Michel Blanquer, "passé de ministre de l'Éducation à ministre du Printemps Républicain", cingle un proche du chef de l'État.
Aujourd'hui peut-être, ou plutôt demain. On va dire plutôt demain, voire après-demain. Le ministre, qui débute dans l'arène politique, est frileux à l'idée de communiquer en pleine période de réserve pré-législatives. Pourtant, certains cadres macronistes l'encouragent à "faire de la politique, car ça, ce n'est pas interdit", explique l'un d'eux. "On a besoin de toi pour écrire ton récit, donc notre récit à tous, notamment sur le volet des discriminations. Tu peux facilement raccrocher les wagons avec le discours d'origine de Macron sur l'émancipation et la lutte contre l'assignation à résidence", lui a soufflé un tacticien venu de la gauche. On lui suggère de s'adresser d'abord aux "intellos", alors pourquoi pas dans les colonnes du Monde ; puis dans un média "plus populaire" pour se faire connaître.
Pap Ndiaye aura eu le temps de tourner sept fois la langue dans la bouche. Après, résume un proche du président, "ça passe ou ça casse" .
