Nom de code ? "Taubira is back". Voilà quelques semaines que les soutiens de Christiane Taubira aiment ainsi ponctuer les SMS qu'ils adressent à l'entourage de la candidate, auxquels ils associent un émoji bras musclé et autre mot-dièse bien plus évocateur : "#Taubira2022". Cela pourrait être une blague, rien n'est moins sûr à mesure de l'affaissement des candidatures de gauche, celle d'Anne Hidalgo bien sûr mais aussi de l'écologiste Yannick Jadot ou de l'insoumis Jean-Luc Mélenchon. L'ancienne garde des Sceaux cherche à revenir, c'est entendu. Au point de déclarer, ce vendredi, "envisager" sa candidature à la présidentielle de 2022, "donnant rendez-vous à la mi-janvier", dans une vidéo sur les réseaux sociaux. Et d'assurer, toutefois, qu'elle "ne sera pas une candidate de plus" et "mettra toutes ses forces dans les dernières chances de l'union". Le calendrier a bel et bien été réfléchi.

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Le bruit de son retour se faisait toujours plus fort depuis un mois. Il faut dire que Christiane Taubira n'avançait pas masquée. Elle a commencé par appeler les quatre mousquetaires de la gauche, il y a un peu moins d'un mois. De longues conversations sur l'état de la gauche avec Mélenchon et Roussel, le spectre d'un Eric Zemmour au second tour avec Hidalgo ou l'éventualité d'une défaite d'Emmanuel Macron face à Marine Le Pen à la faveur d'une abstention record avec Jadot. "Et toi, tu es toujours tentée ?" osera l'un. Et l'intéressée de retourner la question dans un grand éclat de rire : "Parce que tu te retirerais si je me lançais ?"

"Lettre aux Français"

Seul Arnaud Montebourg est resté pendu au téléphone. "Elle ne lui pardonne pas sa proposition sur l'immigration. Taubira pardonne les dérapages mais elle ne lui pardonnera jamais cette mesure. Elle a compris que le logiciel d'Arnaud était foutu", explique un "montebourgeois" qui la connaît bien. Cruelle politique : en 2019, quelques mois avant le confinement, celui qui fut ministre du Redressement productif proposait à son ancienne collègue du gouvernement "un ticket" pour l'élection présidentielle, qu'elle refusa alors.

"Je ne sais pas si on peut parler d'un retour encore mais elle a décidé de s'exprimer beaucoup plus régulièrement dans les semaines à venir", temporisait récemment l'entourage de l'ancienne ministre. Les mêmes justifient : "La façon dont l'extrême droite occupe le haut de l'affiche et l'incapacité des candidats de gauche à offrir une contre-proposition de poids lui apparaissent insupportables". Car aux yeux de Christiane Taubira, et elle le répète à ses fidèles, "l'élection présidentielle n'est pas perdue pour la gauche mais les divisions du moment mènent à la catastrophe".

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Comment revenir ? Elle avait écrit un texte qu'elle souhaite faire paraître avant Noël. "Un texte sans équivoque sur ce qu'elle souhaite pour la gauche", disaient ses proches qui présentaient l'objet comme "une tribune" voire, pour les plus audacieux, "une lettre aux Français". Certes elle entend rester maîtresse de son calendrier mais elle a récemment demandé à des proches de "tester" son potentiel électoral. Et Taubira de multiplier les signaux médiatiques : une sortie remarquée sur Quotidien - "la Primaire populaire est peut-être une échéance de discussion" - un passage aux rencontres du Développement durable pour parler écologie début octobre, et un sondage Odoxa-Mascaret pour L'Obs publié le 10 décembre qui l'installe comme la personnalité préférée de l'ensemble des sympathisants de gauche devant Yannick Jadot et Jean-Luc Mélenchon.

Encore trop d'inconnues

Jusque-là, Taubira hésitait. "Elle n'a pas envie d'être celle de trop dans une gauche surpeuplée de candidats et démoralisée", décryptait un ami de celle qui garde un mauvais souvenir de 2002 tant on lui reproche encore aujourd'hui d'avoir causé la défaite de la gauche. "Tout de même, comme candidats à gauche, il y avait en plus de Jospin, Jean-Pierre Chevènement, Noël Mamère, Robert Hue et moi. Et je serais la seule à avoir posé problème, la seule coupable, la seule responsable de la défaite de la gauche ? Peut-être la seule femme, et peut-être pas de la bonne couleur... En tout cas la seule à ne pas avoir cogné sur le PS", répondait-elle dans un entretien fleuve au magazine Zadig en 2020.

Mais il y avait encore trop d'inconnues pour lancer sereinement sa candidature. Le sujet "Jean-Luc Mélenchon" a vite été balayé tant l'Insoumis n'abandonnera pas l'ultime élection présidentielle de sa carrière politique. La cible de Taubira, c'est Yannick Jadot. Le candidat EELV ne veut pas entendre parler de la primaire proposée par Anne Hidalgo mais la pression se fait forte autour de lui. "Je lui ai envoyé beaucoup de SMS pour le convaincre de s'engager dans ce processus mais à ces messages-là, il ne me répond pas bizarrement", ironise Cyril Dion, figure écologiste et réalisateur des documentaires Demain et Animal.

"Les écologistes s'arc-boutent depuis des mois sur leur agenda politique. Il serait le seul qui vaille à gauche mais plus le temps passe et moins la campagne de Jadot décolle. Ça tanguera fort chez lui si cette histoire de primaire devient réalité avec deux ou trois candidats", disait un ancien socialiste mis au courant des manigances de Taubira. Mais l'ancienne ministre sait d'ores et déjà comment faire plier Yannick Jadot et l'emmener dans la primaire. La clef pour convaincre les écologistes et forcer le destin porte un nom : Sandrine Rousseau.

La chute d'Anne Hidalgo

Bien que silencieuse sur la question de la primaire, la finaliste malheureuse de la primaire écologiste ne reste pas insensible au probable retour de Christiane Taubira, pas plus qu'à la primaire populaire. Candidate, elle s'était engagée à y participer en cas de victoire. Aujourd'hui, les entourages communs bavardent et les envies - partagées - d'un tête-à-tête ont été transmises aux intéressées. "Sandrine Rousseau serait prête à offrir plus qu'une déclaration", promet un proche de l'ancienne ministre de François Hollande. Le week-end dernier, à Laon (Aisne) où Yannick Jadot tenait un meeting, l'écoféministe a pris le contre-pied du candidat écologiste au micro de Franceinfo : "La question, c'est l'union, comment on donne un espoir. Yannick Jadot a été clair sur sa position, moi je dis juste à Anne Hidalgo : parlons-nous".

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Il n'est qu'une seule certitude pour Christiane Taubira : la chute programmée d'Anne Hidalgo. La candidate se rapproche dangereusement de la sortie. En ouvrant la possibilité d'un retour, Taubira offre à l'édile de la capitale cette issue de secours. Son entourage décrypte : "A 3% dans les sondages, elle n'aurait pas passé les fêtes de Noël, le PS aurait commencé à la débrancher et elle serait toujours plus démonétisée dans les médias. Anne Hidalgo s'est redonnée quelques semaines d'oxygène, sans doute le temps de voir ce que compte faire Christiane Taubira. Elle vendra chèrement sa peau". Ce vendredi, en réaction à la déclaration de Christiane Taubira, la maire de Paris a proposé aux autres candidats de la gauche de débattre "avant le 15 janvier" lors d'un débat télévisé, pour présenter aux Français leurs "propositions" et faire émerger "convergences" et "différences".

Il n'empêche, une question demeure au sujet de Christiane Taubira : en veut-elle vraiment ? Comme Bernard Cazeneuve qui se rêvait en homme providentiel de la gauche, l'ancienne ministre espérerait bien n'avoir aucun accroc sur son chemin et surtout pas de concurrents à gauche. Depuis 2017, les militants et sympathisants de gauche ne comptent plus le nombre de rumeurs quant à son éventuel retour. A la rentrée, avant qu'Anne Hidalgo ne se lance officiellement, son entourage la suppliait de préparer une candidature, en vain. En 2019, alors qu'il se cherchait un champion pour les européennes, le PS testa tour à tour Cazeneuve et Taubira à 7% d'intentions de vote. Le tarif du moment pour un candidat de gauche, qu'il s'appelle Taubira, Hidalgo ou Jadot.