S'inquiéter. Reprendre espoir. A nouveau, voir les nuages s'amonceler. Depuis début octobre, le moral du gouvernement ne cesse de faire du yoyo face à la crise sociale qui couve. Il y a d'abord eu l'inquiétude croissante à l'égard des pénuries de carburants, puis le soulagement après les accords salariaux chez les grands pétroliers et les réquisitions d'agents de raffinerie. Puis, durant le week-end dernier, le doute à nouveau devant les blocages persistants. Il y a ensuite eu l'angoisse à l'idée que la marche du dimanche 16 octobre "contre la vie chère et l'inaction climatique" à l'appel des partis de gauche dégénère. La détente devant les 30 000 participants, puis le regain de pessimisme à la perspective que la journée de mobilisation interprofessionnelle du 18 octobre à l'appel de quatre syndicats marque le début d'un mouvement d'ampleur.
Jour après jour, à l'Elysée, Matignon, Bercy ou Beauvau, on surveille de près la moindre poussée de fièvre. Qu'elle soit salariale, liée aux futures réformes (retraites ou assurance-chômage) ou simple coup de sang contre la vie trop chère, il n'est plus question de se laisser surprendre comme au début de la grève dans les raffineries. Pas simple tant la France sociale se dérobe à l'évidence en cet automne 2022, au lendemain d'élections présidentielle et législatives qui ont révélé de profondes cassures.
La récente enquête de la Fondation Jean-Jaurès à propos des mécontentements hexagonaux est à ce titre éclairante : 58 % des Français s'y disent "mécontents mais pas forcément en colère". Ce chiffre pourrait rassurer l'exécutif, tenté de se dire qu'une majorité de citoyens n'est pas prête à descendre dans la rue. Mais n'est-ce pas une erreur d'interprétation que de les classer dans les "insatisfaits de nature", les "râleurs congénitaux" et non parmi les "révoltés à venir". Sont-ils si loin des 36 % de Français qui se disent "mécontents et en colère" ? La porosité entre ces deux France existe, puisque ce dernier groupe n'était que de 31 % en 2021, date de la précédente enquête sur les "fractures françaises", et a grossi de cinq points en douze mois.
Il suffit d'une toute petite étincelle...
Preuve que les deux mondes ne s'opposent pas forcément, le récent mouvement autour du carburant n'a pas suscité de rejet massif parmi les victimes des pénuries. Certes, personne ne s'est réjoui de devoir faire la queue dans les stations-service. Les employés des métiers les plus dépendants de la voiture (aides-soignants, agriculteurs, taxis et bien d'autres) ont fait part de leurs angoisses à l'idée de la panne sèche et les vacanciers de Toussaint se sont interrogés sur leur capacité à partir ce vendredi 21 octobre. Mais au final, aucun n'a exprimé de franche hargne contre ces blocages, lancés pourtant par une minorité très syndiquée et pas toujours populaire. Un sondage Elabe pour BFM TV réalisé les 11 et 12 octobre au plus fort de la crise en atteste : à ce moment-là, 42 % des personnes interrogées soutenaient la mobilisation quand 40 % la critiquaient. Surtout, 62 % estimaient que la situation des salariés du secteur pétrolier n'était pas satisfaisante et qu'il fallait davantage partager les profits. Une partie des Français semblait donc juger que ces grévistes offraient une expression par procuration à leur "mécontentement sans colère", selon le terme de la Fondation Jean-Jaurès. Un fond de ras-le-bol qui se renforce au fil des mois et des années et qui se nourrit des pertes de pouvoir d'achat dues à l'inflation, de l'idée que, demain, peut-être, on devra travailler jusqu'à 65 ans, de craintes pour l'emploi.
Et c'est bien sur cette inquiétude et ce mécontentement qu'entendaient surfer La France insoumise, la Nupes et les personnalités qui appelaient à marcher dimanche dernier. Ils ne sont pas parvenus à rassembler au-delà des habituels manifestants. Parce que certaines étiquettes ou déclarations - comme l'appel à la "grève générale" de la Verte Sandrine Rousseau - ont servi de repoussoir à des colères qui se veulent d'un autre bord. De leur côté, les gilets jaunes n'ont jamais réussi à reprendre leur souffle depuis le grand mouvement de 2018, même si certains d'entre eux étaient présents le 16 octobre. Faut-il pour autant en tirer la conclusion que la France est majoritairement placide ? Risqué. Car si la prédiction sociale est un exercice délicat et les grands soirs rarement là où on les attend, l'histoire récente nous a appris qu'ils peuvent surgir de manière inattendue. Et qu'il suffit d'une toute petite étincelle pour que le mécontentement vire à la franche colère.
