Jean-Michel Blanquer était mieux qu'un soldat, il fut longtemps le bon élève de la Macronie. Il est aujourd'hui un problème politique pour le président. "La situation dans l'Education nationale a plombé le regard des Français sur la gestion de la crise sanitaire alors qu'il faut absolument qu'on se fasse créditer de notre réussite", confie un ministre proche du chef de l'Etat. La grogne des enseignants, passe encore, mais la colère des parents devant la succession de protocoles est devenue un sujet de préoccupation majeure pour l'exécutif. Il ne manquait plus qu'un symbole pour appuyer là où ça fait mal : lundi soir, Mediapart révèle que le ministre était à Ibiza la veille de la fameuse rentrée scolaire du 3 janvier.
"La symbolique, je la regrette", a reconnu Blanquer ce mardi. Il n'a pas oublié que Jean-François Mattéi, ministre de la Santé au moment de la canicule meurtrière de 2003, ne s'en était jamais remis. Son interview au journal de 20 heures de TF1, en duplex depuis sa résidence dans le Var, vêtu d'un polo noir décontracté, fut "une erreur de communication", avait-il reconnu dix ans plus tard sur Europe 1.
La semaine dernière, les membres du gouvernement ne s'étaient pas bousculés pour soutenir Jean-Michel Blanquer - la bousculade eut plutôt lieu entre lui et son collègue de la Santé Olivier Véran. Lundi soir, l'Elysée et Matignon ont immédiatement échangé pour aligner les positions : on ne lâche pas un ministre de cette importance à trois mois de l'élection présidentielle. Déjà, pour ne pas affaiblir encore davantage Jean-Michel Blanquer, Jean Castex avait choisi le 13 janvier de se rendre au ministère pour tenir la réunion avec les syndicats plutôt que de les recevoir à Matignon. Et, en attendant les échéances suivantes, à commencer par la journée de grève dans les établissements scolaires jeudi, on croise les doigts.
"Ibiza, soirée mousse"
Jean Castex a finalement même pu se tourner les pouces pendant les questions d'actualité au gouvernement : il n'a pas eu à monter au créneau pour défendre son ministre puisqu'il ne fut pas interpellé par un président de groupe. La droite, qui veut "affaiblir Blanquer pour discréditer Macron sur son bilan éducatif", a décidé de modérer ses attaques. Ce n'est pas le président, Damien Abad, qui a été choisi pour poser une question, mais Virginie Duby-Muller, élue de la Haute-Savoie. Ce mardi matin, le président du parti, Christian Jacob, avait même conseillé de ne pas faire porter la critique sur Ibiza.
De leur côté, si les députés LREM l'ont mauvaise, ils restent cois. Christophe Castaner a envoyé un message de soutien à Jean-Michel Blanquer dès lundi soir. Dans la tourmente, les espoirs de maintien d'un ministre sont-ils proportionnels aux amitiés qu'il s'est tissées - et, surtout, qu'il a su garder... - au sein du gouvernement ? Pas que. Mieux vaut, néanmoins, pouvoir s'appuyer sur ses camarades pour prendre sa défense avec un tant soit peu d'allant. Souvenons-nous du cas Rugy : embourbé dans l'affaire dite du "homard" en juillet 2019, le ministre de la Transition écologique de l'époque n'a pu compter sur le soutien actif des autres membres de l'exécutif, qui s'évertuaient plutôt à lui savonner la planche dans leurs confidences auprès des journalistes. La faute à des relations plutôt médiocres avec ses collègues...
Jean-Michel Blanquer n'en est effectivement pas là. Certes, il ne compte pas que des amis au sein de l'équipe gouvernementale, certains lui reprochant tout bas un surinvestissement sur la thématique de la laïcité, d'autres son manque de courage politique en n'allant pas combattre Valérie Pécresse en Ile-de-France lors des dernières régionales. Mais ses homologues, cette fois, se sont plutôt investis dans l'opération "Il faut sauver le soldat Blanquer" : le porte-parole Gabriel Attal, la ministre Elisabeth Moreno, chargée de l'Egalité entre les femmes et les hommes, et le secrétaire d'Etat Clément Beaune, chargé des Affaires européennes, ont tenté de balayer la polémique sur les plateaux de télévision. "Rugy n'avait pas réussi à se constituer le même fan-club que Blanquer, et il n'avait pas Brigitte Macron comme premier avocat. C'est même là toute la différence...", glisse un député LREM.
Si l'incendie a pour le moment été circonscrit, le mal est fait. "Quand il déclare sa destination au cabinet, ça fait tiquer certains car on pense Ibiza, soirée mousse, raconte un ami de Jean-Michel Blanquer. Mais, au téléphone, je n'ai pas entendu le son de David Guetta. Ensuite, il n'était pas à l'hôtel, mais chez des amis."
Rire jaune, c'est déjà rire un peu. "C'est la preuve qu'on peut être DJ en Macronie !", remarque un proche du chef de l'Etat. C'est aussi la démonstration, pas forcément rassurante à moins de cent jours du premier tour de la présidentielle, qu'il n'y a pas de garde-fou dans le système.
