Une semaine. Une semaine pour trouver sa place en Macronie, quinquennat 2. Quand Bruno Le Maire, le 13 mai, fait part à Emmanuel Macron de sa volonté de rester à Bercy pour le début de son second mandat, celui-ci ne lui dit pas oui. Il prend note, c'est tout. Le vendredi suivant, le secrétariat particulier du président appelle à 9h30 : Bruno Le Maire est attendu dans le bureau d'Emmanuel Macron à 11 heures. Oui, il restera ministre de l'Economie et des Finances. Il ne se voyait pas autre part, pas question pour lui d'être un simple "bouche-trou" sur la liste récitée par Alexis Kohler sur le perron de l'Elysée.
La place qu'occupe le Normand ne relève pas de l'évidence. Depuis l'été, il s'est fixé une ligne : être plus macronien que Macron. Le voir jouer les bons élèves - un rôle qui n'est pas de composition chez ce normalien, énarque premier à l'agrégation - provoque quelques sourires au sommet de l'Etat. "Quand on a besoin de dire beaucoup quelque chose, c'est en général qu'il y a un doute...", pointe un ami du président. Surtout, c'est le positionnement du ministre de l'Economie qui interpelle. Elisabeth Borne sourit parfois en l'entendant se faire le chantre du dépassement, elle cherche la mesure de gauche qui rééquilibrerait l'ensemble. "Arrêtons avec la droite, la gauche, avec ces procès ! Ce qui compte c'est ce qu'attend le pays et ce qui est bon pour lui. Le bouclier tarifaire à 46 milliards d'euros en 2023, c'est de droite ?", glisse un conseiller de Bercy. Retour à l'envoyeur : ici, on trouve que le cabinet de Matignon va tomber à gauche à force de pencher...
Bruno Le Maire se veut autant le gardien de la caisse que celui du temple. Lui qui, par son expérience, sa connaissance du milieu et des acteurs, se vit à Bercy comme une garantie importante pour le président de la République et comme un garant de sa politique économique. Alors, lorsque le dirigeant du groupe MoDem Jean-Paul Mattei propose son amendement au Projet de loi de Finances visant à taxer les super-dividendes des entreprises, il s'y oppose fermement, d'abord à l'Assemblée, puis dans les médias, qualifiant la mesure de "supercherie" sur BFMTV. L'homme ne prend pas de gants. La ligne économique prévaut sur le symbole politique. "Il a eu le mérite de rappeler notre cohérence, justifie le député Marc Ferracci, rapporteur du projet de loi assurance-chômage et très proche du président de la République. Au moment où la majorité se posait des questions, où des initiatives étaient lancées, il est resté droit dans ses bottes pour ne pas dévier de la trajectoire initiale." Droit ? D'autres diraient "abrupt", ou "rigide". Le Maire prend soin de garder un contact régulier avec les députés de la majorité, a créé une boucle WhatsApp à leur disposition - "BLM informations élus" - rempli de données et d'éléments de langage, son cabinet répond dans les plus brefs délais aux parlementaires...
"Bruno est trop raide"
Pourtant, les relations entre eux et le numéro deux du gouvernement sont complexes. "Mais tout le monde a une relation complexe avec BLM", se marrait le malicieux Christophe Castaner il y a quelques mois. Et l'examen du PLF, qu'il a chapeauté, semble avoir cristallisé une forme d'agacement. "Bruno est irritable ces derniers temps, il a une manière de se braquer que j'ai du mal à comprendre", estime un ministre présent au gouvernement depuis le début du premier quinquennat. Un cadre de la majorité, qui a bien connu "BLM" par le passé, dans les rangs des Républicains, constate la mue opérée par le ministre de l'Économie : "Bruno est raide. Trop raide. J'ai du mal, parfois, à reconnaître le Bruno député de l'Eure, ancien ministre, beaucoup plus à l'écoute et en recherche d'avis divergents. Maintenant, avec lui, les choses sont très claires : il y a les tables de la loi et rien ne peut l'en détourner." A Bercy, on balaie la critique d'un revers de la main en estimant que la majorité aurait tout intérêt à plutôt faire la promotion des mesures de justice fiscale prises depuis cinq ans... Tout en martelant la ligne : "Si l'on est inflexible, c'est sur le fait que l'une de nos marques de fabrique, désormais bien ancrée dans la tête des Français, c'est la baisse des impôts.".
Bruno Le Maire est pour l'équilibre des forces, à condition... qu'elles inclinent de son côté, à droite. Au lendemain de l'élection présidentielle, à la demande du chef de l'Etat, il travaille avec Gérald Darmanin et Sébastien Lecornu à identifier des circonscriptions de droite qui pourraient tomber dans l'escarcelle de la majorité si les sortants sont bien traités. Il a remarqué qu'en Haute-Savoie, par exemple, plusieurs dirigeants locaux de LR sont venus à l'un de ses meetings. Une trentaine de cas a ainsi été identifiée dans toute la France. Il en parle à Emmanuel Macron, il en parle à Richard Ferrand, mais à l'arrivée, les 30 sont devenus 10. LR récupérera les 20 autres circonscriptions. S'il dit être face à un "trou noir" quant à la responsabilité de la décision, le doute n'a évidemment pas sa place. C'est Emmanuel Macron qui a regardé chacune des investitures ; c'est Emmanuel Macron qui a pensé qu'une majorité se dégagerait naturellement autour de lui, puisque les pires projections à l'époque lui accordaient 300 députés sur 577 ; c'est Emmanuel Macron qui n'a pas voulu que son camp bascule à droite, parce que le macronisme, tout à sa volonté de dépassement, n'y survivrait pas.
S'imposer par l'intellectuel
Là est le problème de Bruno Le Maire. Son aisance dans les médias comme sa maîtrise de dossiers qu'il suit depuis maintenant plus de cinq ans ne suffisent pas. Aux yeux des historiques, aux yeux d'une partie conséquente de la majorité, il ne peut être l'héritier parce que son parcours, ses idées, oserait-on dire son style, le marquent trop sur l'échiquier. Mis en difficulté sur la question de la répartition des richesses et du partage de la valeur, titillé par son camarade, comme on ne dit pas même chez les ex de droite, Gérald Darmanin, Bruno Le Maire a lancé la contre-attaque en proposant l'organisation d'une convention au sein de Renaissance en janvier. "Le partage de la valeur, il en parle depuis 2019, il s'est même fait traiter de 'Che Guevara' par Le Figaro ! Et on veut aller plus loin sur le dividende salarié !", enrage-t-on dans son entourage. Les deux ex-Républicains, de loin les animaux les plus politiques de ce gouvernement, entretiennent, chacun à leur manière, une féroce concurrence. Certains députés se trouvent l'arrière-train entre deux chaises. L'un d'eux, souvent invité à déjeuner à Bercy, se sent tenu d'envoyer un petit SMS au patron de Beauvau : "Tu sais Gérald, Bruno nous invite souvent à déjeuner, voilà je préfère te le dire, j'y vais..." Pour le moment, le polyamour est autorisé, mais jusqu'à quand ?
Le Maire ministre de l'Economie devra trouver la voie pour composer avec Bruno le théoricien. Sur le terrain des idées, dont il a désormais la responsabilité dans le nouveau parti, il entend imposer sa marque. Prendre à bras-le-corps la définition du corpus doctrinal de la majorité. Vaste programme. S'imposer par l'intellectuel, une ambition qui lui ressemble. Il n'a pas été convaincu, litote, par la charte des valeurs adoptée cet été par le secrétaire général de Renaissance Stéphane Séjourné, l'exemple du flou à ses yeux. Or, lui veut faire tout sauf une synthèse, convaincu que dans une société française confrontée à l'épuisement démocratique et en recherche d'une nouvelle unité, cette fameuse synthèse chère aux socialistes, qui n'ont jamais été sa tasse de thé, est impossible sur de nombreux points. "Ne nous y trompons pas, il sait s'adapter, raconte un responsable de l'exécutif. Il peut dire sur une mesure : moi ministre, jamais. Et cinq minutes plus tard : d'accord." Persuadé que la vie politique française s'équilibrera, un temps du moins, sur trois blocs amenés à "se polir", il souhaite à la fois déterminer des angles d'attaque et les arrondir.
"Son drame, c'est le peuple français. Jamais il ne se donnera à lui, et il n'en a pas conscience. Remarquez, les deux vont souvent de pair." : c'est peu dire que Bruno Le Maire ne convainc pas tous les ténors de la Macronie. Un autre pilier de la majorité, éberlué, est tombé sur sa fiche Wikipédia : "Ecrivain et homme politique" et n'en est toujours pas revenu. Lui en fait sa fierté, la preuve de sa liberté aussi, merci les droits d'auteur. Puisqu'il ne restera pas cinq ans à Bercy, il s'est préparé des options, d'un poste à l'international à la piste universitaire, en passant par le privé. S'éloigner du pouvoir le cas échéant, pour mieux le retrouver. Il évoque régulièrement sa fameuse expérience à la primaire de la droite en 2016. Quatre ans pour se préparer, trois semaines pour dévisser et finir à 2,38 %. Il en a tiré une leçon : "Construire des plans sur la comète conduit à des crashs."
