Depuis 2005 et le non au référendum sur le projet de Constitution européenne, on ne les entendait plus beaucoup, les souverainistes. Le mot n'était d'ailleurs plus à la mode. Tout comme les voix de ses grandes figures - Philippe Séguin, Marie-France Garaud, Jean-Pierre Chevènement -, qu'elles se soient éteintes ou mises en retrait de la vie publique. De temps à autre, un frémissement se faisait bien sentir, lorsque des personnalités politiques d'aujourd'hui se drapaient d'un héritage passé. Ainsi d'Emmanuel Macron, qui aime rappeler son passé chevènementiste pour mieux justifier un attachement à l'autorité. Pas plus. Jusqu'à la crise du coronavirus ?
"Un nouveau grand moment souverainiste"
Mardi 31 mars, lors d'une visite d'usine de production de masques, le président de la République a déclaré : "Nous devons rebâtir notre souveraineté nationale et européenne." Des mots - "souveraineté", "frontière", "nationalisation" -, relégués d'habitude aux marges de la vie politique française, qui trouvent aujourd'hui une résonance nouvelle, dans la bouche du président et des ministres. Confinés chez eux, les derniers rescapés du souverainisme frétillent. "Il va falloir que nos hommes politiques réapprennent à parler de l'intérêt national" (Jean-Pierre Chevènement dans L'Express). "C'est un nouveau grand moment souverainiste" (Nicolas Dupont-Aignan). "Le confinement obligatoire sonne le glas de la fameuse 'mondialisation heureuse'" (Philippe de Villiers dans Valeurs actuelles).
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Assistons-nous, comme le dit le fondateur du Puy du Fou, "à la défaite des mondialistes" et des europhiles ? Face au virus, c'est l'Etat qui prend les décisions, achète des masques, décrète le confinement. Les Italiens, naguère si proeuropéens, l'ont bien compris, et se sentent abandonnés : 88 % d'entre eux jugent que l'Union européenne n'aide pas leur pays à faire face au coronavirus. "C'est une leçon éternelle de l'Histoire : en période de crise, chaque nation pense d'abord à elle-même", rappelle l'historien Arnaud Teyssier, auteur de Philippe Séguin. Le remords de la droite (Perrin, 2017). L'ancien conseiller de Philippe Séguin Paul-Marie Coûteaux se félicite pour sa part : "L'arrivée massive de migrants à la frontière grecque, la crise du coronavirus... Nous assistons à un vrai retour souverainiste, c'est l'ancien monde qui revient !"
Que restera-t-il des déclarations d'Emmanuel Macron ?
Reste à savoir si ce "moment souverainiste" sera fécond. "Que restera-t-il dans quelques semaines des déclarations d'Emmanuel Macron ?" s'interroge Jérôme Fourquet, directeur du département opinion de l'Ifop. Le politologue égrène les questions : "Le président a dit qu'il ne se déroberait pas, mais va-t-on réellement relocaliser des activités ? Et si oui, dans quels périmètres ? Est-ce qu'on relocalise simplement deux ou trois usines de masques, ou est-ce qu'on modifie les traités de libre-échange ?" Sur ce sujet, comme sur presque tous les autres, les souverainistes sont divisés. Il y a ceux, comme Philippe de Villiers, qui pensent le changement de paradigme inéluctable : "Il y aura bientôt deux variétés de souverainistes : les souverainistes de souche et les souverainistes d'opportunité. Il faudra que les premiers ouvrent les bras aux seconds, sans gestes barrière."
Mais tous ne partagent pas l'optimisme du Vendéen, à l'instar de la directrice de la rédaction de Causeur, Elisabeth Lévy, cofondatrice de la Fondation Marc-Bloch à la fin des années 1990, qui visait à rassembler les souverainistes de gauche et de droite : "Il faudrait un gouvernement qui ait du courage, qui mette des droits de douane ou d'autres mesures fortes pour protéger les industries européennes. Les gens ont beau applaudir à 20 heures tous les soirs, quand il faudra payer son iPhone 20 % plus cher, on va se marrer..." Jean-Pierre Chevènement ne sous-estime pas la difficulté de la tâche. "Cela n'est pas gagné d'avance, car c'est tout une manière de penser qui est à revoir : le sens de l'intérêt national", a-t-il confié à L'Express.
"Les européistes ont perdu leur crédibilité"
Si le virage souverainiste d'Emmanuel Macron ne se confirmait pas, qui incarnera ces idées ? Marine Le Pen ne manque pas une occasion de rappeler qu'elle a très tôt demandé la fermeture des frontières et la relocalisation des activités stratégiques. "Les européistes ont pendant longtemps eu le monopole de la crédibilité, et les souverainistes passaient pour des idéalistes. Maintenant, tout le monde voit qu'ils sont incompétents. Nous devons être au rendez-vous de l'Histoire", espère à voix haute Nicolas Dupont-Aignan.
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Au-delà de leurs divisions, tous partagent une crainte : qu'il ne se passe rien. La crise financière de 2008, après tout, n'a pas apporté la refonte promise du capitalisme. "Il y a déjà eu des poussées souverainistes, comme lors de la vente de la branche énergie d'Alstom ou de la décision de privatiser ADP, sans grandes conséquences", rappelle Jérôme Fourquet. La crise des gilets jaunes n'a pas, elle non plus, entraîné de grands bouleversements politiques à court terme. De quoi faire craindre aux souverainistes que ce moment ne soit qu'une nouvelle éclipse.
