Elle se trouvait à un jet de pierre du Louvre, à l'ombre de la coupole de l'Institut, dans un petit square clos de grilles, à l'angle de la rue de Seine et du quai Malaquais. Là, un livre à la main, la statue de Voltaire adressait au passant un sourire narquois et tendre. C'est ce même sourire que lui prêtent le portrait de Quentin de La Tour et le buste de Houdon ; ce sourire n'était pas seulement une physionomie, mais une morale : "Il faut vivre en riant et mourir en riant", disait le philosophe. Ceux qui ont, des années durant, barbouillé la statue de Voltaire n'avaient pas le coeur à rire. Ceux qui, en août 2020, ont fini par desceller sa statue pour, paraît-il, la nettoyer, n'ont pas mis les rieurs de leur côté. Ce nettoyage semble ne devoir jamais finir. Passant devant ce petit square, Voltaire, je pense à vous.
L'art de constamment se décaler
Car s'il est une chose que notre temps a bel et bien oubliée, c'est cette fameuse ironie voltairienne qui du sage de Ferney fut le legs peut-être le plus précieux ; elle résumait une part de l'esprit français et l'irrigua en profondeur. Qu'est-ce que c'était que cette ironie ? C'était l'art de constamment se décaler. L'art du pas de côté. L'art de ne pas regarder la réalité telle que nous la désigne l'opinion commune, mais d'en considérer l'envers. Au regard ordinaire de substituer l'oeil de la Raison. L'ironie voltairienne, c'est la raison comme juge ultime du monde et des hommes, par opposition avec le préjugé, le dogme, les idées reçues. La raison ne tonne pas, elle rit, car au coeur de notre malheur se trouve invariablement l'esprit de sérieux.
Esprit de sérieux de nos philosophes et intellectuels. C'est sans rire qu'ils châtient les moeurs et les usages. Ils se préoccupent moins de formuler une pensée politique à laquelle on pût adhérer que de laisser tomber sur les responsables politiques déjà bien à la peine face aux complications du monde l'oukase de leur mépris définitif. La production éditoriale regorge de ces traités distribuant aux gouvernants les bonnets d'âne et mauvais points sans jamais esquisser l'ombre d'un programme opposable. La mine confite, ils pérorent plus souvent qu'à leur tour.
Le cancre qui se proclame professeur
Esprit de sérieux des responsables politiques plus que jamais enfermés dans cette illusion collective que notre avenir dépend de leurs seules initiatives. S'improvisant plumitifs, les voici qui décrivent à l'envi un pays livré aux tourments dissolvants de la guerre civile, de la misère, de la colonisation, de la haine de soi, du déclin. Pas un ne nous épargne le constat de fractures qui seraient irrémédiables et létales sans, ô miracle, les remèdes providentiels qu'eux seuls possèdent. La fin des temps est pour demain : votez pour moi.
Voyez encore cet ancien président de la République dont l'humour décapant semblait être la dernière qualité qui lui fût reconnue : le voici signant un ouvrage administrant à l'ensemble de la classe politique, avec maint nom d'oiseau, les leçons qu'il n'a pas su mettre en oeuvre. Invraisemblable esprit de sérieux du cancre qui se proclame professeur.
Esprit de sérieux infini de ce journaliste en campagne clamant urbi et orbi des certitudes historico-politiques dont la nature fait irrésistiblement penser aux graves fariboles d'un Dr Knock dont le pays entier serait devenu le patient consentant. Tant que tout cela est proféré avec le ton sentencieux et pénétré du docte, personne n'y trouve à redire. Nous voici les Candide de ce Pangloss.
L'irrationnel, l'argument d'autorité, la censure réinstallés
Esprit de sérieux que cette nouvelle pensée "éveillée". Avec force points médians, elle anesthésie les repères de la raison et met bien cul par-dessus tête - littéralement - notre conception de la liberté. Cette "déconstruction" peut bien se donner comme la nouvelle forme de pensée émancipatrice ; elle réinstaure en vérité les fers dont l'esprit des Lumières nous avait affranchis : l'irrationnel, l'argument d'autorité, la censure, la mise au ban dont le Traité sur la tolérance est le contrepoison.
Esprit de sérieux, aussi, que ce fanatisme islamiste aveugle qui ne cesse de tuer, et dont le procès du 13 novembre 2015 révèle, par la parole des victimes, combien il repose sur l'abdication volontaire de toute humanité par le bourreau qui se croit justicier. "Ecraser l'infâme" : Voltaire à bien des égards reste notre contemporain.
Qui dira l'envers de cette comédie ? Qui retrouvera le rire libre qu'il faudrait opposer à cette sinistre pantomime ? Voltaire, passant devant ce socle désert, je pense à vous.
