Onze jours après l'attentat de Nice, les débats virent au règlement de comptes. Les attaques se multiplient contre Bernard Cazeneuve. Le ministre de l'Intérieur a plusieurs fois été accusé de mensonge par Christian Estrosi, un premier adjoint à la mairie de Nice décidément bien plus visible que le maire en personne, Philippe Pradal.

Dimanche, ces accusations ont pris une dimension nouvelle. Cette fois, elles n'émanent plus des élus de l'opposition, mais de la cheffe du Centre de supervision urbain de Nice (CSU). Le 14 juillet au soir, Sandra Bertin se trouvait derrière les écrans diffusant les images de vidéosurveillance municipales. Elle a tout vu du drame. Elle assure dans une interview accordée au Journal du Dimanche avoir reçu des pressions venues de l'Intérieur, pour "faire apparaître dans son rapport des positions de la police nationale" qui ne seraient pas visibles sur les images.

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Une policière municipale acquise à la cause d'Estrosi

Immédiatement, Bernard Cazeneuve a déposé plainte en diffamation. Jean-Marc Falcone, la patron de la police nationale, a lui aussi communiqué pour accréditer la thèse du ministre. "A aucun moment ni son cabinet ni lui-même n'ont eu à intervenir dans le cadre de cette remontée classique et traditionnelle d'informations", a-t-il déclaré. Une version des faits validée depuis: Sandra Bertin a en réalité envoyé son rapport à une fonctionnaire de police de la Direction départementale de la sécurité publique (DDSP), liée à la police nationale.

Autre élément venant affaiblir le témoignage de la policière municipale, la diffusion d'extraits des comptes Twitter et Facebook de la jeune femme, supprimés depuis, dans lesquels elle fait preuve d'un engagement certain aux côtés de Christian Estrosi et prend position à plusieurs reprises contre le gouvernement.

La mairie de Nice nie toute implication

Mais Sandra Bertin persiste et signe. Avec l'appui de la mairie? "Nous ne sommes pas intervenus dans le cadre de son interview au JDD, jure-t-on au sein de la municipalité. Sandra a effectivement reçu l'autorisation de sa hiérarchie, mais ça s'arrête là." Reste à savoir de qui, alors que le CSU dépend des services municipaux et que Sandra Bertin est cheffe de son unité.

Egalement contacté, Patrice Trapier, directeur adjoint de la rédaction du JDD, assure n'avoir jamais eu de contact avec Christian Estrosi ou ses services avant ou après la publication de l'interview. "Notre journaliste a eu directement cette policière, détaille-t-il. Ensuite, nous ne savons pas comment cela s'est passé de son côté. Vu la gravité des propos tenus, elle n'a peut-être pas fait ça toute seule. Nous l'ignorons."

Dimanche, après son interview, Sandra Bertin a enchaîné deux conférences de presse, au cours desquelles elle a martelé sa version des faits. L'une, restreinte, en présence de quelques médias triés sur le volet. Puis une seconde, ouverte, en présence également des syndicats de la police municipale. C'est à ce moment là, particulièrement, que le rôle des services de communication de la mairie ont surpris certains journalistes travaillant sur le dossier.

"Nous n'avons pas géré la communication de ces événements, conteste encore la mairie de Nice auprès de L'Express. Ce qui s'est passé, c'est que Sandra a été harcelée par les médias, et que nous avons aussi reçu énormément d'appels. Les syndicats n'ont pas de service de communication. Tout ce que nous avons fait, c'est transférer ces requêtes, notamment auprès de l'avocat."

L'avocat de Sandra Bertin, un proche d'Estrosi

Sandra Bertin est représentée depuis dimanche par Adrien Verrier, avocat au barreau de Nice. Hasard ou pas, il est connu dans la ville pour avoir défendu Christian Estrosi à plusieurs reprises ces dernières années. Mais l'avocat prévient: cette nouvelle affaire n'a rien à voir avec les services octroyés à l'ancien édile.

"J'ai la faiblesse de penser que mon nom circule régulièrement à Nice. Je représente madame Bertin de façon indépendante, c'est elle qui m'a contacté après que Bernard Cazeneuve a annoncé le dépôt d'une plainte." A-t-il, entre temps, pris contact avec Christian Estrosi? "Les échanges que je peux avoir avec mes clients restent confidentiels", élude-t-il, se disant navré que l'on "tente de salir les propos et la parole" de l'employée municipale.

Sur le fond justement, comment l'avocat répond-il aux dernières informations selon lesquelles sa cliente n'a en réalité jamais échangé avec un membre du cabinet de Bernard Cazeneuve? "Elle a reçu la visite d'un commissaire qui lui transmet une communication téléphonique avec une personne se présentant comme travaillant au ministère. Ma cliente ne pouvait pas savoir que ce n'était pas vrai."

Après avoir accusé le ministère d'avoir exercé des pressions, la défense de Sandra Bertin ne porterait plus que sur un mensonge de l'agent de la DDSP. Mais pourquoi cette dernière aurait-elle menti? "Nous pouvons imaginer plusieurs choses. Son service est tout de même rattaché à l'Intérieur. Est-ce qu'elle ne travaille pas officieusement pour la place Beauvau? Est-ce qu'elle a cherché à renforcer son pouvoir de persuasion pour ses ordres soient entendus?", rétorque le conseil.

"Cette pauvre fille, va devoir assumer seule"

Devant la tournure des débats, les syndicats semblent progressivement adopter une posture de réserve. Gérard Mangiapan est délégué de la CGT Police Municipale à Nice. Au nom de l'intersyndicale, il explique vouloir soutenir Sandra Bertin "en tant que policière", une fonctionnaire qu'il qualifie par ailleurs de "brillante". Mais il refuse de prendre position sur le fond de ses déclarations.

"On ne peut ni la soutenir, ni la condamner sur ce point", poursuit-il, sans nier certaines "craintes" quant à une éventuelle manipulation. "Que cela serve les intérêts des uns et des autres, c'est possible. Mais je crois que c'est quelqu'un d'intègre", conclut-il, disant attendre les conclusions de l'enquête.

Le discours est beaucoup plus tranché du côté d'un autre syndicat de la police municipale, très nettement opposé à la politique conduite par le premier adjoint en charge de la sécurité à la mairie de Nice. "Dès que j'ai vu sortir les déclarations, je me suis dit qu'il y avait Estrosi derrière, confie l'un de ses dirigeants. Ce qui se passe ne sert que les intérêts de la ville. C'est comme si un enquêteur dénonçait une enquête bidouillée dans la presse avant même de se tourner vers la justice. Cette pauvre fille, avec ses déclarations, va devoir assumer seule les conséquences. Le politique n'a aucun scrupule à sacrifier un policier municipal. Aujourd'hui, elle risque de perdre son boulot."