Un choc. Pire que les chars russes place de la Concorde, un président de la commission des finances de l'Assemblée nationale qui serait membre de la France insoumise ! Ce jour de la fin avril, moins de cent heures après la réélection d'Emmanuel Macron, Yaël Braun-Pivet, présidente LREM de la commission des lois (elle est aujourd'hui ministre des Outre-Mer) pourrait avoir la victoire heureuse, or elle a des sueurs froides. Elle vient de comprendre ce qui pouvait arriver dans la prochaine législature.

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Jean-Luc Mélenchon, lui, se marre. Officiellement, il rêve d'être Premier ministre alors il ne peut piper mot en public. Mais la perspective que la Nouvelle Union populaire écologique et sociale, la fameuse Nupes, récupère ce poste prestigieux après les législatives provoque chez lui un sourire goguenard autant que gourmand. Car il utiliserait alors ce lieu pour "faire pression" sur Emmanuel Macron. Il a même commencé à réfléchir à des idées de casting. Et pourquoi pas Aurélie Trouvé, candidate en Seine-Saint-Denis ? Cette militante altermondialiste de 42 ans le bluffe aux dires de ses proches, et il aime son profil : elle fut coprésidente puis porte-parole d'Attac, elle a donc tout, ou plutôt rien pour plaire au président de la République... Tant mieux !

Que tout le monde se calme ! L'histoire n'est pas écrite, et ce qui l'est déjà montre que le temps des grandes manoeuvres viendra bientôt. Le choix du prochain président de la commission des finances ne sera pas automatique. L'idée, on le sait, émane de Nicolas Sarkozy, mais la révision constitutionnelle qu'il mène en 2008 conduit seulement à inscrire dans la loi fondamentale que "[le règlement de chaque assemblée] reconnaît des droits spécifiques aux groupes d'opposition ainsi qu'aux groupes minoritaires". La réforme dudit règlement, en date du 27 mai 2009, introduit à l'article 39 la pratique qui veut que la présidence de la commission des finances soit dévolue à l'opposition. : "Ne peut être élu à la présidence de la commission des finances qu'un député appartenant à un groupe s'étant déclaré d'opposition." Il n'est absolument pas stipulé que le président de la commission appartient au premier groupe d'opposition. On devine déjà qu'au lendemain du second tour des législatives, les tractations se multiplieront. D'autant que la Nupes sera un intergroupe, qui se divisera en plusieurs chapelles (LFI, PS, EELV, PCF etc.).

Convoquer des ministres et connaître l'état exact des comptes publics

Une chose est néanmoins vraie : le poste est d'importance. Le président de la commission des finances en fixe l'ordre du jour et organise les auditions des ministres. Il peut demander la création d'une commission d'enquête et a le pouvoir de réclamer aux administrations de l'Etat tous les documents permettant de connaître le montant et l'affectation de leurs dépenses. Autre prérogative majeure : déclarer recevable ou non les amendements ayant une incidence financière sur le budget (article 40 de la Constitution). En termes simples, il peut découvrir l'état exact des comptes publics, convoquer un ministre, débarquer sans prévenir à Bercy et exiger qu'on lui ouvre tous les dossiers, avoir accès aux deals fiscaux que l'Etat passe parfois...

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Le socialiste Didier Migaud fut le premier à bénéficier de cette nouvelle pratique, puis lui succéda un certain Jérôme Cahuzac. Il y fut d'une efficacité redoutable. La ministre du Budget de l'époque, Valérie Pécresse, raconte souvent à quel point il lui mena la vie dure. C'est lui, par exemple, qui alimenta le dossier Christine Lagarde dans l'affaire Tapie.

C'est dire à quel point la fonction est politique. Et c'est précisément pour cela que Valérie Pécresse, devenue candidate à la présidence de la République, regretta qu'en pleine campagne, Eric Woerth, élu avec l'étiquette LR à la tête de la commission en 2017, franchisse le Rubicon. Elle comptait sur lui pour faire éclater la vérité sur l'état financier du pays, la trajectoire réelle des comptes, et espérait qu'il somme Bercy d'ouvrir le dossier du cabinet McKinsey. Bref, qu'il porte le fer dans la plaie. Macron I ne fut pas malheureux de le neutraliser à temps. Macron II ne restera pas inerte quand sera choisi le successeur, ou la successeuse, d'Eric Woerth, mais il ne pourra pas imposer ses vues.