Dans L'Express du 17 mai 1991
Ce lundi 13 mai, à Paris. combien auraient misé sur le nom d'Edith Cresson un penny ? Le microcosme n'exclut pas un possible départ de Michel Rocard avant l'été. Et si des noms sont cités, celui d'Edith ne l'est guère. Une femme, vous pensez, et qui n'a guère d'alliés ! De la rigolade. Or le futur Premier ministre, depuis la veille, connaît le choix du président. Evidemment, elle a juré de le garder secret. Mais, ce 13 mai, elle sera trahie par une réflexion anodine lâchée chez son couturier, Torrente, où elle est venue, à l'improviste, commander six robes : "J'en ai besoin vite. C'est pour Matignon !" La phrase de trop. Quelques heures plus tard, la rumeur court Paris. Ne détournant pas François Mitterrand de ses intentions - rappeler qu'il est le chef, imposer aux siens un "nouvel élan" et, surtout, choisir pour cela qui il veut - mais hâtant probablement le processus en route...
Déjà, quelques intuitifs - à l'image d'Elisabeth Guigou, successeur d'Edith aux Affaires européennes - avaient donné le sentiment de sentir le vent : "Comment expliquer qu'Elisabeth se soit mise brutalement, à propos du dossier brûlant de l'importation des voitures japonaises, à défendre la cause des constructeurs français ? confie un témoin. Elle avait en réalité pressenti que Michel Rocard allait être très vite remplacé, et par une sorte de Jeanne d'Arc antinipponne !"
Un nouvel élan
Le 15 mai, François Mitterrand paraît comme "dopé" par le "coup" qu'il vient de faire à ses barons et... aux machos. A la télévision, il explique aux Français pourquoi Edith Cresson, 57 ans (et qui en parait moins), un père inspecteur général des Finances, un mari cadre sup chez Peugeot, deux filles, un formidable tonus, et, par moments, un franc-parler gaulois à faire rougir un escadron, s'est imposée à lui comme le successeur idoine de Michel Rocard. On devine chez lui une forme de jubilation. Le nouvel élan, il en rêvait depuis des mois. Un élan si nécessaire alors que des rendez-vous européens cruciaux s'annoncent pour après-demain, alors que le pays, le nez dans les "affaires", a le bourdon, alors que des échéances électorales, qui vont réveiller les classiques combats camp contre camp, sont programmées pour 1992 et 1993 : régionales, d'abord, législatives, ensuite.
Et ce satané Premier ministre, tout à ses calculs, qui ne voulait rien entendre ! Ah, Rocard ! Le chef du gouvernement a tout de même droit, le 15 mai, à quelques compliments. Mais si courts et, du coup, si cruels : à en croire le chef de l'Etat, l'ancien leader du PSU, l'ex-patron de la "deuxième gauche", est appelé, dans l'avenir, à "rendre des services" au pays. C'est bien le moins qu'on attendait à cet instant du président. Puisqu'il n'y a pas, officiellement, entre les deux hommes, brutal divorce, mais simple séparation à l'amiable, sinon aimable.
Edith avait quitté Rocard le 2 octobre 1990 en marmonnant qu'elle n'en pouvait plus des technocrates, de l'indécision, de l'ouverture à tout va et d'un Premier ministre furieusement semblable â l'inodore Laurent Fabius. Sept petits mois auront passé. Jusqu'à ce que vienne "le" signe. Il y a dix jours, elle sait que "quelque chose" se prépare. Et quelque chose d'intéressant pour elle, qui a pourtant toujours proclamé ne pas "faire carrière". La preuve : au Château, "on" lui a demandé, dès qu'elle se trouverait en sa bonne ville de Châtellerault (Vienne) - avec quelle fierté n'en est-elle pas maire depuis 1983 ! - d'être en permanence "joignable".

Couverture de l'édition spéciale de L'Express après la nomination d'Edith Cresson à Matignon.
© / L'Express
La promotion d'Edith Cresson n'est pas officielle que, déjà, le député UDF de la Vendée, Philippe de Villiers, s'enthousiasme "Une femme remarquable..." Au nom du CNPF, François Perigot - oui, le CNPF - figure, lui aussi, dans le quarteron de ceux qui, à droite, applaudiront : avec sa façon (qui s'apparente un peu à celle du PCF d'il y a vingt ans) de répéter sans cesse qu'il faut "acheter français", investir dans l'Hexagone, se battre pour le drapeau, n'a-t-elle pas touché, chez beaucoup de patrons, une corde sensible ? Mais, à l'autre bout de l'échiquier, Jean-Pierre Chevènement, qui traînait depuis longtemps une tête tellement morose, soudain, lui aussi, se met à sourire. Quant à Denise Cacheux, député PS de la 5C circonscription du Nord, elle n'en peut plus. Et, dans les couloirs du Palais-Bourbon, adoptant le nouveau ton mode (à mi-chemin de Bernard Tapie et de Michel Charasse, et pas très loin d'Edith Cresson), la voici qui s'écrie : "Les mecs vont en chier, et c'est très bien ainsi !" Un peu partout, tandis que les caciques, décontenancés, "font la gueule", les brimés de la République battent des mains : Edith, pour quelques jours, est devenue leur héraut. Mais elle incarne d'abord les désirs et les aspirations, fussent-ils contradictoires, de millions de femmes qui, à la Libération, ne disposaient même pas du droit de vote. Il va falloir maintenant apprendre à dire : "Elle". Elle qui se maquille. Elle qui porte des bas. Elle qui a eu des enfants. Elle qui a du charme, quand elle veut. Elle qui gouverne. Une révolution.
Lorsqu'en 1976 Edith Cresson publie une autobiographie franche et directe de 223 pages (Avec le soleil, Jean-Claude Lattés), bien peu la connaissent, et nul n'imagine qu'un jour elle pourrait se retrouver à l'Hôtel Matignon. La gauche paraît exclue à vie des affaires. Au vrai, seuls quelques initiés - François Mitterrand, et pour cause, est du nombre connaissent l'itinéraire de cette jeune femme issue d'un milieu bourgeois mais qui, toute sa vie, haïra les "bourgeois". Sans craindre, jusqu'à l'obsession, de les montrer du doigt : ces mièvres, ces fadasses, ces traîtres aux causes qu'ils prétendent défendre, ces petits esprits, ces hommes et ces femmes accroupis sur leur or, et dont on a pu mesurer, pendant la dernière guerre, quelle était la "vraie nature".
Un rêve de revanche
Edith Cresson, quand on l'interpelle (n'en fait-elle pas trop ?), n'est pas ébranlée : elle sait, dit-elle, de quoi elle parle. Verseau, elle a connu, telle une enfant de privilégiés, les nurses, les ambassades (à Belgrade), les hommes qui jugent naturel de cantonner leur femme (consentante) à des rôles de pure représentation, les écoles pour "jeunes filles bien", et, naturellement, la politique réservée aux mâles. Elle va lentement s'éveiller à la chose publique. Si lentement qu'elle n'échappera pas, par naïveté, à de rudes faux pas ainsi croira-t-elle, la jeunette, s'engager à gauche lorsque, sur la foi d'un conseil erroné, elle viendra brièvement jouer les secrétaires auprès du Dr Bernard Lafay, poisson-pilote de Marcel Dassault ! Mais elle a, apparemment, accumulé tant de rancoeurs, elle a eu de tels déficits affectifs et pas mal de blessures, elle rêve à ce point de revanche qu'elle ne saurait longtemps confondre la droite à tête de boeuf avec le camp des "généreux". Ah ! ces mariages clefs en main qu'on préparait, dans les bonnes familles, en commençant par apprendre aux jeunes filles â savoir danser, avant de les lancer, en robe longue, dans de "vraies réceptions"! Superbe Edith, qui se souvient, quarante ans plus tard, de la réflexion d'une mère au comble de la joie après que sa progéniture eut utilement croisé un jeune homme bardé de diplômes : "Ma fille a épousé un grand corps !"
Mais elle va finir par rencontrer Mitterrand le déclassé, bourgeois et anti-bourgeois comme elle, pareillement en quête d'un chemin. A la page 125 de ses confidences, comme si elle avait pesé là le moindre de ses mots, Edith Cresson décrit, avec une sorte de lyrisme appliqué, le futur président découvert en 1967, un peu par hasard, grâce à Paulette Decraene (aujourd'hui à l'Elysée), dans les locaux de la Convention des institutions républicaines, une fédération de clubs alors un peu malingre, fruit de la campagne présidentielle de 1965. Le ton ? Vibrant. "J'eus l'impression d'une patiente fermeté, plus terrienne que parisienne. D'une modestie réelle, teintée d'un rien de hauteur, plus janséniste que politicienne. Et aussi de cette capacité à sentir et à souffrir qui donne au destin d'un seul la dimension tragique capable de faire écho â l'ensemble des destins individuels."
De cette année-là datent des liens d'inaltérable solidarité entre le président et celle dont il fit, à partir de 1981, son ministre de l'Agriculture, puis son ministre du Commerce extérieur, de l'Industrie, enfin son ministre des Affaires européennes. Mais jamais Edith, l'instinctive - pour qui "l'une des caractéristiques les plus évidentes de la bourgeoisie est l'ennui qu'elle dégage" - n'aura, pour autant, celé ses sentiments. Si, en 1969, elle s'est résolue, en désespoir de cause, à "voter Rocard" devant le spectacle qu'offrait l'improbable tandem Defferre-Mendès, jamais elle n'a eu pour son prédécesseur - tellement calculateur, dit-elle - le moindre penchant. Elle n'est pas une "fan" de Lionel Jospin, mais, à tout prendre, elle aurait rallié sa motion au congrès de Rennes si le chef de l'État ne lui avait personnellement demandé d'éviter cette foucade. Pour autant, personne ne lui a entendu dire le moindre bien de Laurent Fabius, en qui le président a mis tous ses espoirs mais dont elle moque le visage "épiscopal", le côté "dissimulateur" et, à l'en croire, le manque de parole.
Ce qu'elle pense, elle l'a toujours dit. Mais jamais sa loyauté n'a été prise en défaut. François Mitterrand peut même être redevable à Edith de bien des coups de main dont on aurait tort de sous-estimer la portée. Ainsi Franz-Olivier Giesbert, aujourd'hui directeur de la rédaction du Figaro, a-t-il raconté, sans avoir été démenti, dans quelles conditions, à l'automne de 1980 et, bien entendu, à l'insu d'un président nommé Giscard, Jacques Chirac et François Mitterrand se sont retrouvés pour dîner ensemble chez les Cresson, en la seule présence d'Edith et de Jean de Lipkowski, député RPR, qui fut jadis un amour de jeunesse du Premier ministre. Mitterrand-Chirac : une rencontre "haute tension". Edith, par prudence, sert elle-même à table. "Lip" tente de dégeler les convives. Ces derniers, finalement, s'abandonneront à un tête-à-tête dont personne n'a jamais rien su.
"Quand une femme se lance en politique, demande à Edith Cresson le mensuel Contemporaine dans son dernier numéro, lui faut-il l'assentiment de son époux ?" On devine le haut-le-coeur de celle qui est devenue, depuis, chef du gouvernement. Mais, pour une fois, elle ne tonitrue pas. Elle plaide "Je n'ai pas de conseil à donner, mais je crois qu'il vaut mieux ne pas épouser ce genre d'homme. Je pense que, si l'on veut se faire respecter à l'extérieur, il faut d'abord se faire respecter chez soi !" Et, si l'on n'a pas compris, la voici qui insiste. Elle dit tout le bien qu'elle pense de ses deux gendres ("sympathiques, rayonnants, très beaux"), dont la première qualité est de savoir être... "aux pieds de leur femme".
Une Thatcher de gauche ?
Edith Cresson a-t-elle les atouts, si François Mitterrand ne la condamne pas dès cet automne à des élections anticipées, pour s'imposer comme une Thatcher de gauche et "à la française" ? Tous ceux qui ont travaillé avec elle ou l'ont approchée - soulignant qu'elle n'est ni une "idéologue" ni une "intello", mais qu'elle est "têtue comme une bourrique" - ne croient guère au parallèle. Pas seulement parce que Edith, ne lui en déplaise, est issue, elle, d'un milieu bourgeois, mais, surtout, parce que, avec sa spontanéité, son affectivité, sa capacité à l'erreur et son langage carré, elle ressemble beaucoup plus à l'hôte qu'elle recevait avec cérémonie il y a onze ans : Jacques Chirac. Comme lui, elle aime foncer, dit ce qu'elle a sur le coeur, n'aime pas que les cheveux soient coupés en quatre, prise le cocorico, calcule peu ou mal et joue formidablement, quand elle le décide, sinon les "GO", en tout cas les copains. Combien de patrons sont tombés sous son charme lorsqu'elle décidait de les emmener, en charter, vendre la France à l'étranger. "Comme Chirac, elle aussi a besoin d'un maître, susurre, perfide, un témoin de longue date. Ou, si vous préférez, elle a besoin, comme Johnny, qu'on lui écrive paroles et musique !" Cresson-Chirac, même style de combat ? En tout cas, quand elle entretenait, au ministère de l'Agriculture, de volcaniques relations avec François Guillaume, alors patron de la FNSEA et futur ministre de l'Agriculture des années 1986-1988, il arrivait à Edith de décrocher son téléphone et d'appeler le maire de Paris : "Arrêtez votre fou de Guillaume !"
François Mitterrand, qui aurait probablement demandé à Rocard de démissionner beaucoup plus tôt si la guerre du Golfe n'avait pas modifié ses plans, aurait pu choisir, à sa place, un super-Rocard, un demi-Rocard ou même un clone. Sa malice - et le risque qu'il a pris - c'est d'avoir imaginé l'anti-Rocard. Edith Cresson, a priori, n'a rien à faire de la prochaine présidentielle. Sortie d'HEC-JF, elle ne peut pas voir un énarque en peinture. Le verbe de son prédécesseur l'horripile. Son goût pour les "mous" du centre, aussi. Au PS, elle n'est vraiment bien nulle part. Le président, pendant trois ans, a encaissé Rocard. Comme s'il vivait une seconde cohabitation. Par lieutenant interposé, le voici en première ligne. Un quitte ou double.
(NB : Les intertitres ont été rajoutés)
