Opération rabibochage après des mois de crise. À l'occasion d'une visite surprise dans un commissariat parisien, Emmanuel Macron a annoncé lundi soir qu'une "indemnité spécifique" allait être versée aux policiers travaillant la nuit. L'exécutif prévoit pour cela une enveloppe globale de 10 millions d'euros, qui sera prévue dans le projet de loi de finances pour 2021.

"On a beaucoup parlé ces derniers jours de la sécurité du quotidien. (...) Là, ce que je viens d'évoquer, c'est en quelque sorte le quotidien de la sécurité de celles et ceux qui la font, et l'un ne marche pas sans l'autre", a déclaré le chef de l'État devant des agents de la Bac, accompagné du préfet de police Didier Lallement mais aussi du ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin et la ministre déléguée Marlène Schiappa.

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Une annonce plutôt bien accueillie par les syndicats, même s'ils attendent maintenant d'en connaître le détail. "L'enveloppe de 10 millions d'euros ça retient l'attention, mais il faut voir combien ça représente pour chaque collègue. Donc on ne va pas applaudir des deux mains tout de suite", glisse à L'Express Loïc Lecouplier, le secrétaire administratif général adjoint d'Alliance Police.

Reste que ce nouveau déplacement lié aux questions sécuritaires intervient au moment où l'exécutif multiplie les gages donnés aux forces de l'ordre, depuis la nomination de Jean Castex à Matignon. Pas plus tard que samedi, le Premier ministre s'est ainsi rendu à Nice en compagnie de Gérald Darmanin et du garde des Sceaux Éric Dupond-Moretti, où il a notamment annoncé plusieurs initiatives pour lutter contre l'insécurité.

Relation fortement dégradée

Il est vrai qu'au fil des mois, les rapports entre l'exécutif et les policiers étaient devenus particulièrement explosifs. "À la veille du remaniement, les relations entre la place Beauvau et l'ensemble des forces de l'ordre étaient très dégradées", analyse Bruno Cautrès, chercheur au Cevipof et professeur à Sciences Po. "Christophe Castaner n'est pas parvenu à imprimer sa marque chez les forces de l'ordre et ses déclarations sur les violences policières ont donné l'impression aux policiers qu'ils n'étaient pas soutenus. Donc il devenait urgent de rétablir les liens", souligne-t-il, contacté par L'Express.

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Mis sous pression dans la foulée des protestations contre les violences policières début juin, l'ancien ministre de l'Intérieur avait fait bondir la profession en demandant que la suspension d'un fonctionnaire soit "systématiquement envisagée pour chaque soupçon avéré" de propos ou d'acte racistes. Dans le même temps, son annonce d'une suspension de la technique d'interpellation de la "prise par le cou", dite de l'étranglement, n'avait pas vraiment apaisé les choses avec les fonctionnaires de police.

"Les flics de France ne considèrent plus Christophe Castaner comme le supposé premier flic de France. Il nous a lâchés lundi [le jour des annonces], nous a jetés en pâture. À lui de regravir l'Everest de la confiance", avait alors tonné auprès de l'AFP Yves Lefebvre, le secrétaire général d'Unité SGP Police-FO. Le syndicat Alliance avait pour sa part diffusé un tract appelant les policiers à ne plus intervenir : "En cas de refus de contrôle, d'interpellation, protégez-vous ! Mieux vaut un délinquant libre qu'un policier à terre ou suspendu."

Opération séduction

La mise à l'écart de Christophe Castaner lors du remaniement a depuis laissé place à une certaine accalmie. D'autant que l'exécutif n'a pas lésiné sur les petites attentions. Deux jours après sa prise de fonction début juillet, Jean Castex s'est ainsi fendu d'une visite surprise dans un commissariat de la Courneuve en Seine-Saint-Denis. L'objectif : exprimer sa "reconnaissance" et son "soutien", selon ses mots "sans failles", aux forces de l'ordre.

Le jour de sa nomination Place Beauvau, Gérald Darmanin s'est aussi rendu dans un commissariat aux Mureaux dans les Yvelines, où travaillait le policier Jean-Baptiste Salvaing, tué devant son domicile avec sa compagne Jessica Schneider, par un terroriste en 2016. Le nouveau ministre de l'Intérieur a depuis enchaîné les déplacements sur le terrain au contact des fonctionnaires de police : sur l'autoroute A7 après l'accident dramatique qui a coûté la vie à cinq enfants, à Nice le 20 juillet pour "assurer les policiers de son soutien" après une fusillade au quartier des Moulins, ou encore hier à Paris avec le chef de l'État.

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"C'est sûr qu'il y a une approche plus favorable aux policiers, on ne peut pas le nier. Après vu la distance qui a été prise précédemment, il était temps que le gouvernement réagisse et on attend surtout des actes", commente Loïc Lecouplier. Pour ce qui est des annonces, Emmanuel Macron a fait part lors de son interview du 14-Juillet de son intention de généraliser le port de caméras-piétons par les forces de l'ordre "avant la fin du quinquennat", alors qu'un consensus se dégage sur cette question au sein des organisations syndicales. Le Premier ministre Jean Castex aussi a annoncé la généralisation à la rentrée des amendes forfaitaires pour consommation de drogue, censées permettre aux policiers de gagner du temps en allégeant les procédures.

Mais pour le secrétaire général du syndicat Alternative Police, Denis Jacob, il faudra aller plus loin. "Clairement, le gouvernement essaye de reconquérir le coeur des policiers, mais ce sera très difficile. Les mots d'amour c'est une chose, les preuves c'en est une autre. On peut avoir beaucoup d'annonces, mais si concrètement rien ne change, le malaise sera toujours présent", explique-t-il à L'Express. Et à l'en croire, le temps urge. "Il ne faut pas oublier qu'on va arriver très vite au mois de septembre et que ça va être une rentrée sociale très tendue. Mieux vaut avoir des forces de sécurité remotivées pour assurer leur mission." Le message est clair.