Les bombes pleuvent sur l'Ukraine et l'élection présidentielle française prend une tout autre dimension. Deux camps s'affrontent, là aussi, et en particulier à gauche où, faute d'espoir électoral, on continue à régler ses comptes idéologiques. Ainsi, Jean-Luc Mélenchon doit-il désormais s'expliquer sur sa complaisance à l'égard de la Russie de Vladimir Poutine qui, aujourd'hui, mène la guerre en Europe. Une dérive idéologique de longue date, estime Anne Hidalgo, fruit de "son obsession anti-américaine". "Les masques tombent", dit la candidate socialiste, qui estime que l'Insoumis en chef n'est pas l'avenir de la gauche, pas plus que de la France.

LIRE AUSSI : Menace nucléaire : "Poutine ne peut pas appuyer seul sur le bouton rouge"

L'Express : Il y a quelques jours, Vladimir Poutine a décidé de mettre en alerte la "force de dissuasion" russe, ce qui comprend notamment la composante nucléaire. Est-ce un coup de communication, de bluff, ou faut-il s'attendre à une escalade de plus ?

Anne Hidalgo : Il faut prendre très au sérieux cette menace comme il faut prendre plus qu'au sérieux cette guerre en Europe. Toutes les décisions qui ont été prises jusqu'à maintenant montrent que l'Europe est unie, qu'elle prend la mesure de cet événement qui change l'histoire de notre continent. C'est un moment charnière. Cela doit être le début d'une nouvelle étape : la défense commune européenne.

LIRE AUSSI : Ukraine : après l'invasion russe, le grand réveil militaire de l'Europe

L'évolution des positions allemande et suédoise va permettre d'accélérer le pas vers une Europe de la défense, avec des armées qui coopèrent. La France doit prendre plus que sa part, elle doit jouer un rôle principal. Remettre en cause cette idée et remettre en cause l'Alliance atlantique furent des fautes majeures. Désormais, Vladimir Poutine est aux abois, il ne pensait pas à une telle réaction unanime des Européens, de l'opinion publique, de la communauté internationale... C'est le genre de choses qui marque les dictateurs.

Craignez-vous qu'avec cette guerre en Europe, la campagne présidentielle soit totalement vitrifiée, gelée, et qu'on en reste là ?

Cette campagne est déjà percutée depuis ses débuts. Elle n'a pas lieu, à vrai dire. Nous avons démarré en pleine crise du Covid, avec des mesures de restrictions qui ont eu des répercussions sur le débat public. Jusque-là, elle se déroulait sur les plateaux de télévision et rarement dans les conditions nécessaires pour nourrir un débat serein. Les six mois que nous venons de passer, depuis octobre, ont été difficiles. Il y a une faute partagée des médias, des instituts de sondages, des sites d'information en ligne qui ont laissé croire ce que serait l'état d'esprit des Français, qu'ils seraient obnubilés par la question de l'immigration. Tout cela est faux.

LIRE AUSSI : Invasion de l'Ukraine : la présidentielle française, victime collatérale de la guerre

Aujourd'hui, cette situation de guerre en Europe va avoir des répercussions sur la campagne et lui donner une nouvelle dimension. On ne peut pas faire semblant et enjamber cette présidentielle, car, pendant cinq années, nous avons eu un président qui n'a pas pris au sérieux les questions climatique et sociale. Les Français doivent savoir que s'ils revotent pour Emmanuel Macron, ils auront la retraite après 65 ans, moins de services publics et toujours pas d'augmentation de salaire. C'est l'assurance de nouvelles inégalités. Et il ne peut y avoir de prospérité et de paix avec un tel niveau d'inégalités.

À cause de ce conflit et des menaces toujours plus grandissantes de Vladimir Poutine, ne croyez-vous pas que les Français se préoccupent d'autres choses que des retraites ?

Ils regarderont toujours la personne qui est capable de porter les idées et les programmes qui permettront de vivre mieux. Les Françaises et les Français voient ces candidats, à l'extrême droite notamment, qui ont porté aux nues Poutine. C'est la campagne de 2017 de Marine Le Pen qui a été garantie par une banque russe. Il y a aussi Eric Zemmour, qui n'hésiterait pas à embrasser les désirs d'un dictateur comme Poutine, il l'a dit, écrit et répété. Les Français sauront voir qui est en mesure d'avoir une stature pour affronter les événements du présent et préparer notre pays aux défis de l'avenir.

LIRE AUSSI : Quand les souverainistes voulaient pousser la France dans les bras de Vladimir Poutine

Et il y a Jean-Luc Mélenchon, qui a tenu la même ligne que Marine Le Pen et Eric Zemmour, complaisante à l'égard du régime russe. Avez-vous été surprise ?

Non, car, depuis longtemps, il est dans cette dérive idéologique. Il est devenu l'allié et le soutien de Vladimir Poutine. C'est lui qui a dit que Poutine était un héros pour la Syrie, aux côtés de Bachar el-Assad. C'est lui qui a soutenu le régime de Nicolas Maduro au Venezuela, qui tirait à balles réelles sur son peuple. Les Français n'ont pas envie d'un homme qui n'a que deux préoccupations : la mort du PS - qui, pourtant, l'a bien nourri -, et son obsession anti-américaine.

Moi, je défends l'Etat de droit, le multilatéralisme, la libre détermination des peuples, l'Europe et nos alliés. Cette guerre en Ukraine montre le vrai visage de Jean-Luc Mélenchon. Qui peut imaginer se réveiller un matin avec un président de la République qui transforme les agresseurs en agressés, avec un leader de la gauche comme lui ? Nous serions alors les vassaux de la Chine et de la Russie. C'est un populiste, ce n'est pas la gauche, en tout cas pas la gauche républicaine, consciente que nous ne pouvons pas vivre en dehors d'un monde où le droit international est respecté.

Je ne suis pas de cette gauche qui varie selon les bourrasques du temps.

Vous le mettez dans le même panier qu'Eric Zemmour et Marine Le Pen ?

Ils sont d'extrême droite et lui d'extrême gauche. Ils sont tous les trois populistes et, en bons populistes, ils ont tourné casaque sur la question ukrainienne, parce qu'ils ont vu que les gens ne les suivaient pas. La réalité, c'est qu'ils ont été des agents qui ont servi les intérêts de Poutine plutôt que ceux de la France, en essayant d'atténuer ce que le régime russe préparait contre l'Europe et nos modèles démocratiques.

Et quand je vois que François Bayrou, au nom de la démocratie, donne son parrainage à Marine Le Pen... Je me dis qu'il a perdu sa boussole ! Le nationalisme de Mélenchon, Le Pen et Zemmour, c'est la guerre. Ma boussole donne le cap : il y a des dictateurs d'un côté ; et de l'autre, des démocraties.

LIRE AUSSI : Raphaël Glucksmann : "Zemmour et Le Pen ont soutenu leur parrain idéologique Poutine"

La Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948 a pris acte que les inégalités flagrantes d'avant-guerre ont poussé les catégories populaires et les classes moyennes à se tourner vers des régimes autoritaires, aidées par des intérêts puissants qui leur expliquaient que les démocraties étaient faibles. Un très bon rapport de l'OCDE, publié en 2019, explique très bien comment la montée des populismes dans le monde est corrélée à l'accroissement des inégalités sociales. C'est pour cela que je propose un modèle social et écologique équilibré qui doit corriger ces inégalités. Cela passe aussi par une consolidation de notre système démocratique qui ne respire plus parce qu'il est aux mains d'un seul homme.

Qui peut imaginer une quelconque union de la gauche quand il y a de telles fractures, cardinales, avec quelqu'un comme Jean-Luc Mélenchon ?

Les différentes familles de la gauche s'affrontaient déjà sur ces sujets, mais elles arrivaient, à un moment donné, à vivre dans un espace qui régulait. Cet espace, c'est le Parti socialiste. Le PS était le lieu du rassemblement des gauches. Avec ce qu'il s'est passé en 2017, depuis l'explosion de la gauche, c'est beaucoup plus difficile. L'important désormais, c'est la clarté.

LIRE AUSSI : Jadot et Mélenchon se font la guerre sur l'autel de l'Ukraine

Très tôt en 2021, j'ai dit à Yannick Jadot, qui, lui, le souhaitait, que cela ne servait à rien de dire à Jean-Luc Mélenchon de venir à nos réunions. La gauche de Jaurès, celle qui a conduit François Mitterrand au pouvoir, qui a permis les grandes avancées sur l'Europe et sur le droit international, n'est pas la sienne.

Oui, la gauche a fait des erreurs et sans doute déçoit-elle autant parce qu'elle porte de tels idéaux... Mais va-t-on vraiment se punir en donnant les clefs à cette droite libérale, qui risque de créer des conflits sociaux parce qu'elle veut privatiser les services publics ? Va-t-on se punir en votant utile pour un populiste tel que Jean-Luc Mélenchon, qui défait la gauche de ses principes républicains et européens, incapable de sérieux et de solidité pour affronter les défis du monde ? Cette histoire du vote utile pour Mélenchon pour sauver la gauche a vécu, car les masques tombent.

Le vote utile, c'est vous ?

Je suis de cette gauche viscéralement européenne et républicaine. Je porte les valeurs universalistes, je défends le droit à l'autodétermination des peuples. Je suis de cette gauche indispensable pour résoudre les crises sociales. Je ne suis pas de cette gauche qui varie selon les bourrasques du temps, qui pense que la politique est un spectacle qui doit s'animer sur les plateaux de talk-show et qui n'attend que le buzz. La politique, c'est l'Histoire, le temps long, la projection et la fidélité aux valeurs.